Publié le 31 octobre 2025 à 15h03. Alors que se tient le sommet de l’APEC en Corée du Sud, la région Asie-Pacifique est confrontée à une fragmentation de ses liens économiques, conséquence des tensions géopolitiques et des changements de politique commerciale, qui menacent sa croissance et sa stabilité.
- Le Vietnam, autrefois symbole d’optimisme et d’attractivité pour les investissements étrangers, connaît désormais des licenciements massifs dans ses secteurs clés.
- Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, ainsi que la stratégie américaine de « découplage », ont perturbé les chaînes d’approvisionnement et incité les entreprises à diversifier leurs bases de production.
- La Chine renforce son influence dans la région grâce à des accords commerciaux tels que le RCEP et la zone de libre-échange ASEAN-Chine, offrant une alternative à la coopération multilatérale fragilisée.
La région Asie-Pacifique, longtemps moteur de la croissance mondiale, traverse une période de turbulence. Au cours de la dernière décennie, l’intégration économique de cette zone a connu une érosion significative, rendant sa restauration à la fois urgente et complexe. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les pays de la région ont largement bénéficié, depuis les années 1990, de leur proximité avec la Chine et de leur accès au marché américain.
Le Vietnam illustre parfaitement ce changement de dynamique. En 2016, le pays affichait un optimisme débordant, avec l’implantation de nombreuses usines multinationales et un afflux de jeunes travailleurs ruraux vers les zones industrielles, où les salaires étaient bien supérieurs à ceux proposés dans les campagnes. Une pénurie de main-d’œuvre signalait alors une prospérité grandissante. Cette dynamique s’est accentuée après 2018, lorsque les tensions commerciales sino-américaines ont poussé les fabricants à délocaliser leur production hors de Chine, faisant du Vietnam une destination privilégiée.
Mais cette période faste n’a pas duré. La pandémie de Covid-19, conjuguée à des modifications des politiques commerciales et d’investissement, a fragilisé ces équilibres délicats. En 2025, le marché du travail vietnamien est méconnaissable. Des fournisseurs majeurs licencient des milliers d’employés, et des géants de l’industrie comme Samsung et Foxconn ont entamé des réductions d’effectifs massives depuis fin 2024. Les secteurs de l’électronique, du textile et de l’assemblage, qui employaient autrefois une main-d’œuvre jeune et dynamique, sont aujourd’hui confrontés à une baisse significative de l’emploi.
L’une des causes profondes de ces difficultés réside dans le réalignement stratégique des États-Unis. Les tarifs douaniers imposés dans le cadre des tensions commerciales avec la Chine, ainsi que les restrictions supplémentaires à l’industrie manufacturière chinoise, ont perturbé les réseaux de production et d’approvisionnement dans toute la région. Cette situation a incité de nombreux pays à explorer des alternatives, à rechercher un « plan B » pour leurs bases de production.
Selon un rapport d’octobre 2025 du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), la Chine et les États-Unis représentent à eux seuls 43 % du produit intérieur brut (PIB) mondial. Entre 1990 et 2023, les pays de la région Asie-Pacifique ont tiré profit de leur proximité avec la Chine et de leur accès au marché américain : la croissance du Vietnam a été multipliée par 66, celle de Singapour par 14, de l’Indonésie par 13 et de la Malaisie par 9. Ces gains ont créé des dépendances profondes, les économies ayant construit des usines, des systèmes logistiques et financiers, et attiré des travailleurs qualifiés autour de ces chaînes d’approvisionnement reliant la Chine et les États-Unis.
Cependant, l’incohérence de la politique américaine a contribué à briser ces liens. La stratégie de « découplage » de la Chine et l’initiative « Chine Plus Un » ont conduit les entreprises à explorer de nouvelles bases de production, comme le Vietnam, mais cette solution s’est avérée temporaire.
Cette dynamique changeante n’est pas seulement un défi pour l’Asie, elle représente également un risque pour les États-Unis, car saper la croissance de la région ne profite à personne. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement ne sont que la partie visible du problème ; le préjudice le plus grave concerne la coopération multilatérale, qui est essentielle à la stabilité de la région.
Face à ces tensions, les pays d’Asie-Pacifique se tournent vers d’autres partenaires. La Chine renforce progressivement son influence grâce à des cadres tels que le Partenariat économique régional global (RCEP) et la zone de libre-échange ASEAN-Chine. Les échanges commerciaux et la transparence des politiques ont considérablement augmenté, ces accords liés à la Chine offrant une plus grande prévisibilité.
L’Asie-Pacifique a appris, au fil des décennies, que la coopération est plus avantageuse que la confrontation. Une véritable prospérité ne peut être atteinte que si la Chine et les États-Unis travaillent ensemble, et que les nations s’engagent dans une voie d’ouverture multilatérale pour servir au mieux leurs propres intérêts et partager la croissance.
Pour l’avenir, la tâche la plus importante de la région Asie-Pacifique sera de défendre l’ouverture et la coopération régionale face aux chocs extérieurs, en faisant tout son possible pour limiter les dommages causés par les perturbations des chaînes d’approvisionnement et maintenir les portes de la croissance ouvertes.
L’auteur est rédacteur en chef du Quotidien du Peuple et actuellement chercheur principal à l’Institut d’études financières de Chongyang à l’Université Renmin de Chine. [email protected]. Suivez-le sur X @dinggangchina