Publié le 14 novembre 2023 12:59:00. Un accord de sécurité historique entre l’Indonésie et l’Australie, scellé lors de la première visite officielle à l’étranger du président Prabowo Subianto, marque un tournant stratégique dans la région Indo-Pacifique, alors que Jakarta affirme son rôle croissant et cherche à préserver son autonomie face aux tensions géopolitiques.
- L’Indonésie et l’Australie ont conclu un accord de sécurité renforçant la coopération en matière de défense, de partage de renseignements et de surveillance maritime.
- Cet accord s’inscrit dans une volonté de l’Indonésie de moderniser son armée tout en maintenant une politique étrangère indépendante.
- Le partenariat vise à stabiliser la région Indo-Pacifique en offrant un modèle de collaboration pragmatique entre puissances moyennes.
La première visite officielle du président indonésien Prabowo Subianto en Australie, entamée le 12 novembre, a été l’occasion de signer un accord de sécurité qui redéfinit les relations entre Jakarta et Canberra. Ce choix de l’Australie comme première destination diplomatique souligne l’importance stratégique que le nouveau président accorde à ce partenaire, et son désir de remodeler une relation souvent complexe et marquée par des tensions passées.
L’accord de sécurité, fruit de longues négociations discrètes, instaure un cadre de consultations régulières sur les questions de sécurité nationale et prévoit une coordination des réponses aux menaces émergentes. Il s’appuie sur le Traité de Lombok de 2006, mais va plus loin en institutionnalisant la coopération en matière de défense à un niveau inédit depuis des décennies. Des exercices militaires conjoints, le partage de renseignements et une coordination accrue de la surveillance maritime sont désormais envisagés, tout en respectant mutuellement la souveraineté et l’intégrité territoriale de chaque pays.
Contrairement aux accords précédents, qui se concentraient principalement sur la lutte contre le terrorisme et le renforcement des capacités, ce nouveau cadre positionne clairement la relation dans le contexte plus large de la stabilité régionale Indo-Pacifique. Pour Prabowo Subianto, ancien militaire arrivé au pouvoir avec la promesse d’une politique à la fois ferme et prudente, ce timing est révélateur. L’Indo-Pacifique est devenu l’épicentre de la compétition stratégique mondiale, et la position géographique et politique centrale de l’Indonésie rend l’inaction impossible.
Ce pacte représente un investissement dans un avenir partagé où la sécurité maritime, la résilience économique et la prévisibilité stratégique priment sur les alignements idéologiques. L’Australie y voit un partenaire qui renforce sa présence dans la région et approfondit sa défense, tandis que l’Indonésie accède aux réseaux australiens de formation, de technologie et d’opérations sans être contrainte de s’aligner sur des blocs d’alliance rigides.
L’Indonésie est confrontée à un double défi : moderniser ses forces armées tout en préservant sa doctrine de politique étrangère « libre et active ». Sa culture stratégique valorise l’autonomie et rejette l’idée d’être perçue comme faisant partie d’un bloc. Cet accord permet donc à Jakarta de bénéficier des atouts militaires de l’Australie tout en conservant sa liberté de décision. Dans une région souvent contrainte de choisir entre Washington et Pékin, cet équilibre est essentiel.
La géographie joue également un rôle crucial. L’archipel indonésien s’étend sur des points d’étranglement maritimes stratégiques, tels que les détroits de Sunda, de Lombok et de Makassar, qui sont des artères vitales du commerce Indo-Pacifique. Ces eaux transportent une part importante du trafic mondial de conteneurs et d’approvisionnement énergétique, ce qui rend leur sécurité primordiale pour l’Indonésie. La collaboration avec l’Australie, une autre puissance maritime dont les intérêts maritimes se recoupent, renforce la capacité de Jakarta à contrôler ses eaux et à répondre aux défis de la zone grise, tels que la pêche illégale, la piraterie et les conflits liés aux ressources.
Ce partenariat envoie également un message à la Chine, qui cherche depuis longtemps des moyens de contourner le « dilemme du détroit de Malacca », où les États-Unis et leurs alliés pourraient potentiellement bloquer ses approvisionnements énergétiques en cas de conflit.
Pour l’Australie, ce rapprochement est également bénéfique. La politique de défense de Canberra est motivée par une inquiétude croissante face à l’évolution de l’environnement sécuritaire dans le Pacifique et à la montée en puissance militaire de la Chine. Des liens plus étroits avec l’Indonésie contribuent à stabiliser la frontière nord de l’Australie et à renforcer la confiance politique avec la plus grande démocratie d’Asie du Sud-Est. Cela démontre également que l’engagement de l’Australie envers l’Asie ne se limite pas à ses alliés occidentaux traditionnels, renforçant ainsi sa crédibilité en tant qu’acteur régional disposé à coopérer sur un pied d’égalité.
L’accord contribue également à réduire la perception d’une dépendance excessive de l’Australie à l’égard d’AUKUS (l’alliance de sécurité entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis). Bien que l’Australie reste étroitement liée à ces deux pays, son partenariat avec l’Indonésie envoie un message subtil : l’ordre Indo-Pacifique peut évoluer grâce à une coopération flexible et inclusive. En s’engageant avec l’Indonésie en tant que partenaire à part entière, l’Australie s’inscrit dans un réseau de puissances moyennes privilégiant la consultation plutôt que la confrontation.
Pour Jakarta, cet accord représente un repositionnement stratégique. L’Indonésie plaide pour un Indo-Pacifique ouvert, inclusif et fondé sur la coopération plutôt que sur la rivalité. L’alignement avec l’Australie par le biais de mécanismes de consultation montre que Jakarta peut moderniser sa défense et construire des partenariats maritimes sans compromettre son principe de non-alignement.
Les implications de cet accord dépassent largement les relations bilatérales. Il consolide un axe de sécurité reliant l’Asie du Sud-Est au Pacifique, créant ainsi un tampon de stabilité dans une région fragmentée par la concurrence des grandes puissances. Les petits et moyens États s’efforcent de préserver leur marge de manœuvre face à la lutte d’influence entre Washington et Pékin.
En ancrant la coopération dans la consultation plutôt que dans l’alliance, le partenariat Indonésie-Australie offre un nouveau modèle de collaboration stratégique non alignée. L’ordre régional ne repose pas nécessairement sur la politique des blocs ou le confinement ; il peut émerger d’alignements pragmatiques entre des États souverains. Cette approche trouve un écho auprès d’autres puissances moyennes, telles que l’Inde, la Corée du Sud et le Vietnam, qui recherchent également une autonomie sans confrontation.
Les États-Unis et le Japon accueillent favorablement cet accord, car il renforce le réseau de partenaires démocratiques et semi-alignés sans exacerber la militarisation. Il soutient les objectifs visant à maintenir un équilibre stable des pouvoirs tout en préservant la crédibilité de l’Indonésie en tant qu’acteur indépendant.
Pour la Chine, cependant, le symbolisme est plus difficile à ignorer. La décision de Jakarta d’approfondir sa coopération en matière de sécurité avec Canberra, tout en maintenant des liens économiques solides avec Pékin, sera probablement interprétée comme une manœuvre de couverture. Cela démontre l’intention de l’Indonésie de protéger ses intérêts contre une éventuelle coercition chinoise, notamment en mer du Nord Natuna.
Ce repositionnement nuancé donne à Jakarta un plus grand pouvoir de négociation avec les deux superpuissances, lui permettant de naviguer dans les courants géopolitiques avec plus de confiance et de flexibilité. Le résultat pourrait être l’émergence d’un bloc de puissances moyennes indo-pacifiques qui défendent leur souveraineté, maintiennent des voies maritimes ouvertes et résistent aux pressions extérieures sans s’aligner sur un camp spécifique.
Si ces alignements sont gérés avec sagesse, ils peuvent stabiliser plutôt que polariser, démontrant que l’action et l’équilibre restent possibles dans un monde multipolaire. L’approche de Jakarta et de Canberra reflète une prise de conscience croissante parmi les pays de taille moyenne : l’influence ne dépend pas du choix d’un camp, mais de la construction de réseaux de confiance résilients.
Le premier voyage à l’étranger de Prabowo Subianto n’était donc pas simplement cérémoniel, mais hautement stratégique. Il a positionné l’Indonésie comme un acteur central capable de façonner l’ordre régional grâce à une force discrète et un engagement mesuré. Pour l’Australie, cela a réaffirmé la nécessité de s’engager avec son voisinage asiatique non pas par peur ou par dépendance, mais par le biais d’un véritable partenariat.
Alors que la rivalité entre les grandes puissances s’intensifie, la véritable histoire de l’Indo-Pacifique pourrait ne pas être le choc des titans, mais la montée constante de puissances moyennes confiantes qui savent quand coopérer, quand résister et comment tenir bon sans choisir leur camp.
Ronny P. Sasmita est analyste principal à l’Institut indonésien d’action stratégique et économique.
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