Publié le 11 janvier 2024 13:23:00. Un citoyen suisse, Jacques Baud, ancien officier des services de renseignement, a été inscrit sur la liste de sanctions de l’Union européenne sous l’accusation de propagande pro-russe, une décision vivement critiquée par son entourage et qui soulève des questions sur la réaction des autorités suisses.
- Jacques Baud, un ancien cadre des services de renseignement suisses, a été sanctionné par l’UE pour des liens supposés avec la propagande russe.
- Il n’a jamais été confronté aux accusations ni entendu par les autorités européennes avant l’imposition des sanctions.
- L’absence de réaction des autorités fédérales suisses face à cette situation est dénoncée.
L’ancien officier des services de renseignement suisse Jacques Baud, résidant à Bruxelles, a été placé le 15 décembre dernier sur la liste des personnes sanctionnées par la Commission européenne dans le cadre du conflit russo-ukrainien. La justification invoquée : une prétendue diffusion de propagande favorable à la Russie. M. Baud n’est accusé d’aucun crime et n’a fait l’objet d’aucune procédure judiciaire.
Ces sanctions ont des conséquences directes et sévères sur sa vie. Il est désormais interdit de voyager, y compris de retourner en Suisse, et son accès aux comptes bancaires est bloqué. Toute aide matérielle, même élémentaire comme la fourniture de nourriture ou de logement, lui est également interdite.
Ce qui choque particulièrement, selon ses défenseurs, est le manque de transparence et de procédure. Avant la publication de ces mesures, M. Baud n’a jamais été confronté aux allégations portées contre lui, ni même informé de l’intention de l’UE de le sanctionner. Il a appris son inclusion sur la liste grâce à un journaliste. L’information a ensuite été reprise par la Weltwoche et, plus tardivement, par la Neue Zürcher Zeitung (NZZ).
Les grands médias suisses, Tages-Anzeiger, Ringier et CH-Medien, ont initialement minimisé la couverture de cette affaire, laissant leurs lecteurs dans l’ignorance pendant plusieurs semaines.
Jacques Baud a une longue carrière dans le domaine de la sécurité et du renseignement. Il a servi au sein des services secrets suisses, du Département des affaires étrangères (DFAE), des Nations unies et de l’OTAN, où il a occupé des postes à responsabilités. Au sein de l’armée suisse, il a commandé un bataillon de grenadiers blindés et a été colonel à l’état-major.
Depuis sa retraite, il s’est fait connaître comme un analyste perspicace et compétent des conflits internationaux, notamment de la guerre en Ukraine. Il est critiqué non pas pour avoir pris parti, mais pour avoir cherché à comprendre les arguments des deux camps, une approche qu’il considère essentielle pour toute tentative de résolution pacifique.
Selon M. Baud, il s’agit d’une tentative de museler les voix qui s’efforcent d’analyser le conflit avec nuance. Il souligne que la Russie a envahi l’Ukraine, mais insiste sur la nécessité de prendre en compte l’histoire complexe du conflit pour en saisir les enjeux.
Il ajoute que sa connaissance de la langue russe, acquise au cours de son travail pour les services de renseignement suisses, lui permet d’appréhender les perspectives russes. Il estime que l’écoute des deux parties est la seule voie possible vers une paix durable.
Cette affaire suscite une vive inquiétude en Suisse, où la tradition de neutralité et de diplomatie discrète est profondément ancrée. L’action de l’UE est jugée scandaleuse, mais ce qui choque encore davantage, selon certains observateurs, est le silence des autorités suisses.
Il est probable que les autorités fédérales aient été informées des intentions de la Commission européenne avant le 15 décembre, estime-t-on. Il est rare, voire impensable, qu’une décision de sanction affectant un citoyen suisse soit prise sans en informer Berne.
M. Baud n’a pas été prévenu et n’a donc pas eu la possibilité de rentrer en Suisse avant l’entrée en vigueur des sanctions. Après la publication de la liste, le silence est resté de mise à Berne, ainsi que dans les représentations suisses à Bruxelles (mission auprès de l’UE et ambassade en Belgique et à l’OTAN). Le chef de la représentation suisse à La Haye, responsable de la protection consulaire en Belgique, n’aurait contacté M. Baud que juste avant Noël, mais il s’agit d’une assistance consulaire de routine, et non d’une intervention diplomatique.
M. Baud affirme que les chefs de ces représentations n’ont pas cherché à le rencontrer, même après le 15 décembre. Interrogé sur cette affaire, le conseiller fédéral Jans, ministre suisse de la Justice, s’est contenté d’afficher son habituel sourire.
Jusqu’à présent, le conseiller fédéral Cassis, ministre des Affaires étrangères, n’a pas convoqué l’ambassadeur de l’UE pour exprimer son désaccord avec ce traitement infligé à un citoyen suisse qui exerce son droit constitutionnel à la liberté d’expression.
Si la liberté d’expression est de plus en plus restreinte dans l’UE, notamment dans les pays voisins, cela relève de leur propre responsabilité. Cependant, les conseillers fédéraux ont prêté serment à la Constitution suisse, qui garantit cette liberté. Leur serment inclut explicitement la protection des libertés et des droits des citoyens.
Selon certains, ce silence s’explique par la volonté de quatre conseillers fédéraux sur sept, issus du centre-gauche, de privilégier l’accord de rapprochement avec l’UE, qu’ils considèrent comme un traité essentiel pour l’avenir de la Suisse. Tous les moyens sont bons pour atteindre cet objectif : affaiblir la neutralité, organiser des événements symboliques comme la conférence de paix sur le Bürgenstock (sans inviter la Russie), et taire les scandales de corruption au sein de l’UE.
L’affaire de l’Académie diplomatique du Collège de l’Europe, également cofinancée par la Suisse, et la démission de l’ancienne vice-présidente de la Commission européenne Mogherini en sont un exemple récent.
Il y a aujourd’hui une certaine complaisance face aux atteintes aux droits des citoyens suisses par l’UE. L’objectif est de ne pas contrarier les responsables européens, quitte à sacrifier les principes fondamentaux.
La liberté d’expression est un droit humain fondamental. Les départements de M. Jans et de M. Cassis emploient de nombreux fonctionnaires travaillant sur la promotion des droits de l’homme dans le monde. Pourtant, aucun mot n’a été prononcé par ces « experts » ou par leurs responsables politiques dans l’affaire Baud.
Est-il plus facile de rédiger des rapports sur la situation des droits de l’homme en Chine, en Corée du Nord ou en Biélorussie que de défendre courageusement les droits d’un citoyen suisse bafoués par l’Union européenne, une UE que certains voient comme le modèle pour l’avenir de la Suisse ?
Cet article a été publié pour la première fois sur « Sights Switzerland ».
