Publié le 26 novembre 2024 à 10h00. Cent ans après son émergence, le style Art Déco continue de fasciner, inspirant les plus grands noms du design et de la décoration, et se reflétant dans les intérieurs les plus luxueux à travers le monde.
- L’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de 1925 à Paris a marqué la consécration de ce style, en réaction à l’ornementation jugée excessive de l’Art Nouveau.
- Un effort politique et économique important a été déployé pour replacer la France au cœur de la création, face à la montée en puissance du design allemand du Bauhaus.
- L’Art Déco, bien que critiqué par certains pour son opulence, a influencé durablement l’architecture, le mobilier et les arts décoratifs, et connaît aujourd’hui un regain d’intérêt auprès des collectionneurs.
Dans les années 1920, la France traversait une crise de confiance en matière de design. Les créations de l’Art Nouveau, autrefois admirées, étaient perçues comme un symbole de déclin national. Alors que les peintres cubistes Picasso et Braque, et la couturière Chanel révolutionnaient leurs domaines, le pays était à la traîne en matière de mobilier et d’architecture, notamment face à l’influence grandissante du Bauhaus allemand. Lucien Dior, grand-oncle du célèbre couturier et alors ministre du Commerce et de l’Industrie, prit cette situation très au sérieux.
Il considérait comme impératif de réaffirmer le goût français sur la scène internationale. Après des négociations intenses, il obtint de la municipalité parisienne plusieurs hectares de terrain en centre-ville, de quoi accueillir une exposition d’arts appliqués sans précédent. L’objectif était clair : redonner à la France le rôle de leader en matière de design et d’élégance.

L’une des sources de cette inquiétude française était l’invitation adressée aux designers allemands du Werkbund (précurseur du Bauhaus) au Salon d’Automne de Paris en 1910, explique Anne Monier Vanryb, conservatrice au Musée des Arts Décoratifs.
« Les Français se sentaient tellement menacés par les meubles allemands qu’ils ont demandé à organiser leur propre exposition, afin de gagner la bataille commerciale et culturelle. Elle était initialement prévue pour 1915… mais la Première Guerre mondiale en a retardé le lancement. »
Anne Monier Vanryb, conservatrice au Musée des Arts Décoratifs
L’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes a finalement ouvert ses portes le 25 avril 1925. Pendant six mois, près de 16 millions de visiteurs ont exploré les 15 000 pavillons installés le long de la Seine, entre le Grand Palais et l’Esplanade des Invalides. La France, l’Espagne, le Japon, l’Autriche, le Royaume-Uni, la Chine et d’autres pays invités y présentaient leurs créations. Les designers allemands, eux, n’étaient pas conviés cette fois-ci.
Les participants devaient respecter une règle simple : présenter des créations originales reflétant des tendances modernes. Certains pavillons ont suscité la controverse. Les visiteurs britanniques ont ainsi qualifié le pavillon italien de Mussolini de « horreur monumentale », dénonçant un classicisme ostentatoire.
Dès l’entrée de l’exposition, l’intention des organisateurs était claire : une immense bannière conçue par Louis-Hippolyte Boileau, accrochée à la Porte d’Orsay, représentait des formes géométriques et élégantes, annonçant le style qui allait être baptisé plus tard « Art Déco ».

L’Art Déco n’était pas un style entièrement nouveau. Avant la Première Guerre mondiale, de nombreux artisans avaient déjà intégré des formes angulaires dans leurs œuvres, inspirées par le cubisme. Ils s’inspiraient également des masques africains et de l’artisanat japonais et chinois, abandonnant les courbes sinueuses de l’Art Nouveau. L’Exposition de 1925 a cependant ajouté un élément essentiel : une touche de glamour qui a défini le style.
Cette élégance a fait de l’Art Déco le style privilégié des paquebots, des hôtels de luxe et des films hollywoodiens. La proximité de l’exposition avec les plus belles vues de Paris, ainsi que la collaboration étroite entre les mondes du design et de la mode, ont contribué à son succès. Les grands magasins comme Le Bon Marché et les Galeries Lafayette, ainsi que le couturier Paul Poiret, ont participé à l’événement, renforçant son prestige.
L’Exposition de 1925 a permis de mettre en avant le savoir-faire français, avec des créations de Rapin, des panneaux laqués de Jean Dunand, des tapis de Jean Lurçat et la fontaine illuminée de René Lalique. Le pavillon le plus acclamé était l’Hôtel d’un Collectionneur, conçu par Pierre Patou et meublé par Émile-Jacques Ruhlmann, considéré comme le nouveau Jean-Henri Riesener, l’ébéniste favori de Louis XVI et Marie Antoinette.

Après la fermeture de l’exposition en octobre 1925, les pavillons ont été démolis, mais l’objectif de redorer le blason du goût français avait été atteint. Les expositions internationales suivantes, comme celle de Chicago en 1933, se sont inspirées du modèle parisien. L’Art Déco s’est ensuite répandu dans les colonies et protectorats français, comme Casablanca et Hanoï, ainsi qu’aux États-Unis, où des délégations avaient visité l’exposition.
Le style a conquis la Tunisie, New York, Calcutta et surtout Shanghai, surnommée « le Paris de l’Est ». Dans cette mégalopole, Cartier a récemment sponsorisé une exposition sur l’influence de l’artisanat chinois sur l’Art Déco, qui a à son tour inspiré de nombreux designers chinois.
Sa popularité a fini par conduire à une certaine dilution du style, jusqu’à le voir apparaître dans les villages les plus reculés. Cependant, les pièces les plus raffinées ont conservé leur éclat, attirant l’attention d’une nouvelle génération de collectionneurs, d’Andy Warhol à Karl Lagerfeld.
« Depuis le boom des années 1970 et 1980, l’Art Déco n’a jamais connu de précédent sur le marché du design », explique Adriana Berenson, directrice de la galerie DeLorenzo à New York. La galerie a notamment vendu le buffet Ruhlmann orné d’un âne et d’un hérisson, qui ornait la grande salle de l’Hôtel d’un Collectionneur.
« Les pièces de l’Exposition de 1925 sont les plus recherchées et les plus difficiles à obtenir », précise Berenson. « Un paravent laqué de Dunand avec des figures d’animaux est récemment apparu sur le marché et sera présenté lors de l’exposition commémorative du centenaire de l’Exposition de 1925, qui ouvrira ses portes à l’automne prochain au Musée des Arts Décoratifs de Paris. »


Malgré son succès, l’Exposition de 1925 a également suscité des critiques. Des architectes français comme Auguste Perret ont dénoncé l’approche luxueuse privilégiée par les organisateurs, regrettant que la France n’ait pas saisi l’occasion de s’aligner sur le mouvement allemand du Bauhaus et de promouvoir un modernisme accessible à tous.
Perret exprimait son désaccord avec force :
« J’aimerais savoir qui a le premier mis ces deux mots ensemble : « art » et « décoratif ». C’est une monstruosité. Là où il y a du véritable art, il n’y a pas besoin de décoration. »
Auguste Perret, architecte
Cependant, même sans l’invitation de l’Allemagne, des idées issues du Bauhaus ont trouvé leur place à l’exposition. Le pavillon soviétique, par exemple, se présentait comme une critique du luxe ambiant, avec une architecture simple et fonctionnelle, sans ornementation ni référence historique.
Parmi les pavillons français, celui d’information touristique de Robert Mallet-Stevens se distinguait par ses avancées technologiques et préfigurait un style Art Déco plus épuré, le Streamline Moderne. Ce style, caractérisé par des formes aérodynamiques, allait marquer les années 1930.
« L’Exposition de 1925 n’a pas présenté un modernisme aussi radical que celui du Bauhaus, mais l’étape suivante était déjà en marche », souligne Anne Monier Vanryb. « Quatre ans plus tard, Mallet-Stevens et d’autres figures de l’Art Déco fondent l’Union des Artistes Modernes, à la recherche d’un modernisme applicable à la vie quotidienne. »
Ce groupe rassemblait des personnalités comme Jean Prouvé et Eileen Gray, ainsi que les créateurs du pavillon L’Esprit Nouveau, une œuvre si radicale que les organisateurs avaient ordonné qu’elle soit dissimulée derrière une clôture. Le concepteur a contesté cette décision et a obtenu sa démolition, révélant ainsi cette boîte blanche aux lignes épurées. Ses meubles, produits en série et plus modestes que les créations de Ruhlmann, témoignent d’une nouvelle approche du design, signée Le Corbusier.
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