À Bordeaux, un manque criant de solutions d’hébergement acceptant les animaux de compagnie confronte les personnes sans-abri à un choix déchirant : abandonner leur fidèle compagnon ou renoncer à un toit. L’histoire de Gaylord et de sa chienne Sativa illustre cette réalité amère, révélant les failles d’un système d’aide qui peine à prendre en compte le lien vital entre les sans-abri et leurs animaux.
Gaylord, un homme d’une quarantaine d’années sans emploi ni enfant, incarne le profil de ceux qui se retrouvent souvent en marge des dispositifs d’urgence. Selon Julien Clot, responsable du service de gestion d’appels du 115 en Gironde, les hommes isolés sans vulnérabilités particulières doivent patienter en moyenne quinze jours, voire plus, avant de pouvoir espérer une place en centre d’hébergement. « Sur une période classique, pour un homme isolé, sans vulnérabilités particulières, on est sur un délai de quinze jours d’attente et d’appels quotidiens avant de pouvoir prétendre accéder à un logement », explique-t-il. Les femmes bénéficient d’un délai plus court, de trois à cinq jours en moyenne, qui peut descendre à huit jours pour les hommes et moins de quarante-huit heures pour les femmes en hiver.
Gaylord connaît ces chiffres par cœur, comme les 760 autres personnes sans domicile fixe recensées dans la ville en janvier 2025. Depuis qu’il a adopté Sativa, une labrador, il y a onze ans, il a presque cessé de téléphoner au 115. La présence de son chien constitue un obstacle majeur : la plupart des centres d’hébergement bordelais n’autorisent pas les animaux.
Seule la Halte 33, située dans le quartier de Ravezies, fait exception. Ce centre, qui dispose de 31 places (25 pour les hommes et six pour les femmes), s’aligne sur la législation de novembre 2018, qui stipule que l’hébergement d’urgence doit tenir compte, autant que possible, des besoins des personnes accueillies, y compris celles accompagnées d’un animal. « Quand le chien est devenu, avec le temps, la béquille de nos bénéficiaires, on ne peut pas les contraindre à l’abandonner », affirme Hachouma Chkim, la directrice de la structure.
« Je dis bien quelqu’un, car, pour moi, c’est plus qu’un animal. C’est une personne à part entière. Je veux qu’on reste ensemble », confie Gaylord, caressant sa chienne. Il refuse catégoriquement de se séparer de Sativa, qu’il considère comme son dernier soutien. « J’ai déjà perdu mon travail, mon œil gauche suite à une maladie et une partie de ma tête à cause de la drogue », explique-t-il. « Elle est tout ce qu’il me reste. C’est quelqu’un sur qui je peux compter. »
Les autres centres d’hébergement justifient leur refus d’accueillir les animaux par des raisons d’hygiène, de suivi des vaccinations, de cohabitation difficile avec les autres usagers et de manque de formation du personnel. Ils mettent ainsi les sans-abri face à un dilemme cruel : dormir au chaud sans leur compagnon ou braver le froid ensemble.
Estelle Morizot, présidente de l’association de la Maraude du cœur de Bordeaux, estime que plus d’un sans-abri sur deux est accompagné d’un chien dans l’hypercentre de la ville, un chiffre bien supérieur à l’estimation « minime » évoquée par un employé du 115. Elle déplore l’absence de recensement de la population canine dans les rues de Bordeaux et demande depuis trois ans à la municipalité d’organiser une étude lors de la Nuit de la solidarité.
Cette absence de données a des conséquences concrètes. Récemment, un bénéficiaire de la Maraude du cœur était sur le point de se voir attribuer un logement temporaire, mais l’arrivée d’un chien a fait capoter l’opération. « C’est un vrai frein à la réinsertion », déplore Estelle Morizot.
Pour Gaylord, trouver un emploi est également compliqué. Depuis son opération qui l’a rendu borgne et handicapé, il enchaîne les petits boulots, mais rares sont ceux qui acceptent les animaux. « Je ne peux plus travailler en cuisine ou en usine comme je le faisais plus jeune, car ils n’acceptent pas les animaux », regrette-t-il. Il a trouvé une solution dans le maraîchage, où il peut garder un œil sur Sativa pendant qu’il travaille.
Face à cette situation, Estelle Morizot a lancé en 2024 l’Odyssée des cabots, un projet social visant à recueillir les animaux des sans-abri pour leur permettre d’aller travailler, en cure de désintoxication ou à des rendez-vous administratifs. L’objectif est de créer un refuge à Bordeaux d’ici 2026, capable d’accueillir neuf chiens dans un premier temps, et de mobiliser des familles d’accueil bénévoles.
Pour Gaylord et Sativa, l’avenir reste incertain. Le duo inséparable envisage de reprendre la route vers la Bretagne, sans date de départ précise. Gaylord passait l’après-midi à confectionner une laisse pour Sativa, à partir d’une écharpe en laine orange et d’une corde grise. La labrador l’arbore déjà fièrement, tournant autour de l’abribus où son maître s’est assoupi.
Sur le même sujet
