Home MondeLe gouvernement français s’engage dans un jeu aux enjeux élevés : « Deal or No Deal »

Le gouvernement français s’engage dans un jeu aux enjeux élevés : « Deal or No Deal »

by Clara Dubois

L’Assemblée nationale est au cœur d’une crise budgétaire sans précédent, où l’absence de majorité absolue contraint le gouvernement à des négociations complexes et potentiellement salvatrices pour sa survie. L’examen des budgets de l’État et de la Sécurité sociale, émaillé de propositions d’amendements et de blocages politiques, pourrait mener à un effondrement du gouvernement ou, à l’inverse, à un compromis inattendu.

Le Parlement français est confronté à un défi inédit depuis 70 ans : façonner le budget de l’État sans bénéficier du soutien d’une majorité claire. Le Premier ministre Sébastien Lecornu ne contrôle qu’un maximum de 170 sièges sur 577 à l’Assemblée nationale, l’obligeant à rechercher des alliances précaires pour faire adopter ses projets de loi.

Deux budgets sont actuellement à l’étude : le budget principal de l’État et celui, distinct, de la Sécurité sociale. Les députés doivent examiner plus de 2 700 amendements au budget de l’État dans les prochains jours, au rythme d’environ 100 amendements par jour. Parallèlement, la commission des finances de l’Assemblée débat du budget de la Sécurité sociale, confronté à un trou noir de 23 milliards d’euros. L’extrême droite et la gauche se sont déjà alliées pour rejeter la plupart des réductions de dépenses proposées par le gouvernement, notamment le gel des retraites et les légères augmentations des contributions des patients.

La commission des finances devrait rejeter l’ensemble du budget de la Sécurité sociale, comme elle l’a fait pour le budget principal la semaine dernière. Ce rejet, qualifié de « symbolique », entraînera la soumission de la version initiale du budget à l’Assemblée plénière.

La France affiche le déficit budgétaire le plus élevé de l’Union européenne (5,4 % du PIB en 2023), ce qui la place sous la pression des agences de notation et des marchés obligataires. À ce moment critique, le Parlement se voit pour la première fois depuis des décennies confier le pouvoir de façonner le budget de l’État, rompant avec la pratique habituelle où les budgets étaient imposés par une majorité gouvernementale ou par l’article 49.3 de la Constitution.

Les divergences sont profondes. L’extrême droite, le centre-droit et une partie de la coalition gouvernementale s’opposent à la plupart des augmentations d’impôts, tandis que la gauche refuse les réductions de dépenses. Les socialistes (69 sièges) et le centre-droit (50 sièges) menacent de voter avec l’opposition pour renverser le gouvernement si leurs revendications, fondamentalement opposées, ne sont pas satisfaites. Les socialistes réclament de nouveaux impôts sur les grandes entreprises et les plus fortunés, tandis que le centre-droit s’oppose à toute augmentation de la fiscalité.

L’extrême droite, dans une position paradoxale, s’oppose à toute augmentation d’impôts, sauf pour les entreprises étrangères, et à toute réduction de dépenses, sauf celles concernant l’immigration. Elle a même voté contre le principe même du droit du gouvernement à augmenter les impôts, une décision qui pourrait s’avérer contre-productive.

Le gouvernement vise à réduire le déficit à 4,7 % du PIB l’année prochaine, mais il pourrait accepter des amendements qui le porteraient à un peu moins de 5 %. Cela laisse une marge de manœuvre d’environ 9 milliards d’euros au Parlement.

L’Assemblée nationale doit adopter un projet de budget amendé d’ici le 23 novembre, qui sera ensuite soumis au Sénat, farouchement opposé à toute augmentation d’impôts. Une commission mixte paritaire tentera ensuite de trouver un compromis, qui devra être approuvé par l’Assemblée nationale avant le 23 décembre. Si l’Assemblée rejette le budget, une loi de finances spéciale sera nécessaire pour maintenir le gouvernement en activité.

En théorie, si aucun accord n’est trouvé dans les 70 jours suivant la réception du projet de budget initial, le gouvernement pourrait imposer sa propre version par décret (article 47 de la Constitution). Cette disposition constitutionnelle n’a jamais été utilisée auparavant, mais elle pourrait l’être cette année.

« Il n’est pas possible de poser un diagnostic définitif sur l’espérance de vie du gouvernement », a déclaré un observateur. Malgré l’incertitude, des signes laissent entrevoir la possibilité d’un accord. Le gouvernement a ainsi présenté un amendement inattendu à son propre budget, augmentant une « surtaxe » sur les très grandes entreprises pour générer 6 milliards d’euros au lieu de 4 milliards, un geste en direction des socialistes. Des discussions sont également en cours sur la taxe « Zucman », destinée à taxer les super-riches, avec une possible exclusion des participations familiales et des entreprises de nouvelles technologies.

L’issue dépendra en fin de compte des 69 députés socialistes de centre-gauche et des 50 députés républicains de centre-droit. L’extrême droite et la gauche radicale semblent déterminées à provoquer l’échec et le chaos. Les partis modérés ont menacé de se joindre à eux pour renverser le gouvernement si leurs conditions ne sont pas remplies.

Les Républicains sont divisés et leurs menaces pourraient être creuses. Les socialistes, quant à eux, sont dans une position délicate : renverser Lecornu risquerait de compromettre leur principal succès récent, la suspension de la réforme des retraites de 2023.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.