Home Divertissement« Le parti pris du survivant » : la polémique sur les aides à la bande dessinée qui explique la précarité de la culture – El Salto

« Le parti pris du survivant » : la polémique sur les aides à la bande dessinée qui explique la précarité de la culture – El Salto

by Antoine Girard

Publié le 12 décembre 2025 08h38. Le ministère de la Culture a attribué les premières aides à la création de bandes dessinées, une initiative saluée par le secteur comme une avancée majeure, mais qui suscite déjà des débats sur les critères de sélection et la précarité des auteurs.

  • Quarante bourses de 25 000 € (environ 26 700 USD) ont été attribuées à des auteurs de bande dessinée pour mener à bien leurs projets.
  • L’attribution de ces aides a ravivé les discussions sur la dépendance du secteur à l’égard des subventions publiques et les inégalités entre auteurs.
  • Des controverses ont éclaté concernant les bases de sélection, des accusations de favoritisme et des pratiques douteuses de certains éditeurs.

L’annonce, le 8 octobre dernier, des premiers bénéficiaires de ces aides à la création de BD a été accueillie avec enthousiasme par les professionnels du secteur. Il s’agit d’une mesure inédite, comparable à des dispositifs existants dans d’autres disciplines artistiques comme le roman, le théâtre ou le cinéma, mais particulièrement bienvenue dans un domaine où la précarité est une réalité quotidienne.

Cette initiative du ministère de la Culture vise à soutenir la création de bandes dessinées nationales, en accordant une bourse de 25 000 € à quarante auteurs, ou à des collectifs d’auteurs, avec l’engagement de mener à bien leur œuvre. Alejandro Casasola, président du Secteur BD, une organisation regroupant les professionnels du média, souligne l’importance de cette aide :

« Cela fait quatre ans que nous demandons ce genre d’aide. L’ensemble du secteur est un peu précaire : des librairies spécialisées qui se portent très bien, des éditeurs qui restent parce qu’ils aiment beaucoup le médium. Mais le plus ennuyeux, c’est l’auteur. »

Selon les estimations du Secteur BD, environ 400 nouvelles œuvres d’auteurs espagnols sont publiées chaque année. On espère que ces bourses permettront à au moins 10 % des auteurs de travailler dans de meilleures conditions. Casasola insiste sur la nécessité de fidéliser les talents, rappelant que les éditeurs espagnols offrent généralement des avances bien inférieures à celles pratiquées en France (entre 30 000 et 50 000 €).

Créé en décembre 2020, le Secteur BD se présente comme un outil d’intermédiation avec l’administration. Cependant, l’organisation a été confrontée à des controverses, notamment en avril dernier, lorsque plusieurs associations ont demandé la démission de son président, Alejandro Casasola, suite à une condamnation pour contrefaçon de marque. Il a finalement été réélu un mois plus tard.

En 2024, le Secteur BD a publié, en collaboration avec le ministère de la Culture, un livre blanc sur la bande dessinée en Espagne. Ce rapport révèle un chiffre d’affaires annuel de 130 millions d’euros, plus de 1 500 auteurs actifs (dont seulement 21 % exercent exclusivement ce métier et 65 % gagnent moins que le salaire minimum interprofessionnel – SMI) et 335 maisons d’édition (dont seulement 80 publient plus de cinq nouveautés par an). Casasola conclut : « C’est une petite industrie, mais une industrie qui méritait sa propre aide. »

L’attribution de ces bourses n’a pas été sans susciter des réactions passionnées et des polémiques. Dès la publication des premières bases en avril 2025, un groupe numérique d’extrême droite a accusé le ministère de « discriminer » les auteurs masculins en accordant un poids de 15 points à l’évaluation de l’égalité des sexes. Plus récemment, en octobre, la journaliste et écrivaine Cristina Fallarás a été accusée de favoritisme sur les réseaux sociaux, ignorant qu’elle avait elle-même bénéficié d’une aide pour un projet commun avec une illustratrice expérimentée.

Des allégations de pratiques douteuses de certains éditeurs ont également émergé. Des auteurs ont témoigné, sous couvert d’anonymat, avoir reçu des propositions de contrats de publication en échange d’un pourcentage des subventions obtenues. Le Secteur BD dément ces accusations. Par ailleurs, l’Association Professionnelle des Auteurs de Bandes Dessinées (ARGH !) a dénoncé l’exclusion de 40 œuvres pour non-respect du critère de pré-publication, estimant que cela pénalise les auteurs qui partagent leur processus créatif en ligne.

Plusieurs personnes interrogées dans le cadre de ce reportage ont souhaité rester anonymes, tandis que d’autres ont refusé de participer ou ont même rétracté des déclarations antérieures. Le ministère de la Culture n’a pas répondu aux demandes d’informations d’El Salto.

Fernando Llor, auteur et blogueur spécialisé (Escribiendo Comics), se montre prudent mais optimiste :

« Le problème n’est pas que les aides existent, c’est que nous voulons confier l’avenir de l’auteur espagnol uniquement et exclusivement à l’État qui vient nous sortir le torse du feu. »

Il souligne la nécessité de réformer un système d’édition obsolète qui perpétue la précarité des auteurs.

Pablo Vicente, critique de bande dessinée, met en garde contre le risque que ces aides et prix puissent influencer la créativité des auteurs et imposer une direction artistique particulière. Il insiste sur la nécessité de permettre à l’industrie d’atteindre une stabilité financière suffisante pour se suffire à elle-même.

Enfin, Iñaki Vázquez Álvarez, chercheur à l’Université de Barcelone, souligne le « biais du survivant » qui conduit les auteurs issus de milieux privilégiés à croire qu’ils peuvent vivre de leur art, alors que la réalité est bien plus difficile pour la majorité. Il met en évidence le phénomène de népotisme qui persiste dans le secteur culturel.

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