Le Darfour est à nouveau le théâtre de massacres, alors que les Forces de soutien rapide (RSF) ont pris le contrôle d’El Fasher, principale ville de la région, après l’effondrement des négociations de cessez-le-feu. Derrière cette escalade de la violence, des accusations pointent du doigt le rôle des Émirats arabes unis, accusés de fournir des armes à une milice impliquée dans des atrocités, et l’inaction des États-Unis, qui privilégient leurs intérêts géopolitiques au détriment de la protection des civils.
Le 24 octobre, un mince espoir de paix avait émergé avec la perspective de négociations entre l’armée soudanaise (SAF) et les RSF à Washington. Ces discussions ont échoué, les deux camps estimant pouvoir remporter la victoire sur le champ de bataille. Deux jours plus tard, les RSF ont lancé une offensive sur El Fasher, dernier bastion de la SAF dans le Nord Darfour. La ville est désormais plongée dans le chaos, marquée par des exécutions sommaires et des violences indicibles.
Des images glaçantes circulent, témoignant de la brutalité des combats. Un combattant des RSF s’est filmé marchant sur des cadavres dans un hôpital de la ville. Un homme âgé, vêtu de blanc, a été abattu de sang-froid devant la caméra. Selon l’Organisation mondiale de la santé, au moins 460 personnes ont été tuées dans cet hôpital seul. L’ampleur réelle des massacres reste à déterminer, mais des images satellites révèlent des zones souillées de sang.
Près de 250 000 habitants d’El Fasher sont piégés, avec seulement quelques milliers ayant réussi à fuir vers la ville voisine de Tawilah, où l’aide humanitaire est limitée. Les RSF empêchent les civils de s’échapper, exigent des rançons ou les exécutent. Des témoignages poignants font état d’enfants arrivant seuls à Tawilah, leurs familles ayant été assassinées.
Depuis avril 2023, le Soudan est le théâtre d’atrocités systématiques commises par les deux camps. Les RSF, selon plusieurs sources, sont armées par les Émirats arabes unis, tandis que la SAF aurait utilisé des armes chimiques, recevant le soutien de l’Égypte, de l’Iran, de la Turquie, de la Russie et du Qatar.
Des responsables du Département d’État américain ont tenté d’intervenir, mais ni l’administration Biden ni celle de Trump n’ont exercé une pression suffisante sur leurs alliés – notamment les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Égypte – pour freiner le flux d’armes. Les États-Unis ont été informés dès 2023 de l’acheminement d’armes sophistiquées par les Émirats arabes unis vers les RSF via une base aérienne au Tchad, mais n’ont pas agi de manière décisive.
Les liens entre les Émirats arabes unis et les RSF remontent à 2017, lorsque Abou Dhabi et l’Arabie saoudite ont recruté le chef des RSF, Mohamed Hamdan Dagalo (« Hemedti »), pour combattre au Yémen. En échange, les Émirats arabes unis auraient versé des milliards de dollars de soutien financier aux RSF.
L’administration Biden, soucieuse de conclure un cessez-le-feu à Gaza après le 7 octobre 2023, a privilégié la coopération avec les Émirats arabes unis, considérés comme un acteur clé dans les négociations et un fournisseur d’aide humanitaire. Un accord technologique a également été conclu, permettant aux Émirats arabes unis d’accéder à des puces électroniques américaines en échange du désinvestissement de leurs systèmes chinois. Dans ce contexte, la situation au Soudan a été reléguée au second plan.
Lors de rencontres avec des responsables américains, les dirigeants émiratis ont nié leur soutien aux RSF, des dénégations jugées mensongères par plusieurs sources au sein de l’administration américaine. Même lors d’une réunion entre la vice-présidente Kamala Harris et le président émirati Mohamed Bin Zayed le 23 septembre 2024, ces dénégations ont persisté.
L’administration Biden, selon plusieurs témoignages, n’a jamais manifesté un réel intérêt pour le Soudan, donnant la priorité à un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Les principaux conseillers de Biden en matière de politique étrangère estimaient que leur rôle était de mettre en œuvre la vision de leur patron, sans proposer d’alternatives politiques viables pour le Soudan.
Des tentatives ont été faites pour convaincre les Émirats arabes unis de mettre fin à leur soutien aux RSF, mais sans succès. Abou Dhabi s’est montré particulièrement sensible à toute critique concernant sa politique au Soudan, ce qui a compliqué les discussions.
En 2024, un rapport financé par les États-Unis a révélé comment un réseau aérien soutenu par les Émirats arabes unis acheminait des fournitures aux RSF via un aéroport au Tchad. Suite à cette publication, les vols vers cet aéroport ont diminué, mais les Émirats arabes unis ont simplement redirigé leurs opérations vers une autre piste d’atterrissage en Libye.
La leçon à tirer de ces événements est que des pourparlers de paix et des solutions techniques ne suffisent pas sans l’engagement et l’action décisive des dirigeants. Tant que les États-Unis ne seront pas prêts à exercer leur influence sur les acteurs étrangers qui alimentent le conflit, des atrocités comme celles d’El Fasher continueront de se produire. La question demeure : quel prix sommes-nous prêts à payer pour maintenir le silence face à des massacres ?