Home MondeLes défis de l’énergie nucléaire dans la transition vers une énergie propre en Asie du Sud-Est • Stimson Center

Les défis de l’énergie nucléaire dans la transition vers une énergie propre en Asie du Sud-Est • Stimson Center

by Clara Dubois

Publié le 6 novembre 2025 à 22h35. Alors que la demande énergétique explose en Asie du Sud-Est, plusieurs pays de la région envisagent sérieusement le nucléaire pour atteindre leurs objectifs de neutralité carbone, malgré un passé marqué par des projets abandonnés et des inquiétudes persistantes. Cette renaissance nucléaire, encouragée par les engagements pris lors de la COP28, se heurte toutefois à des défis considérables en matière de financement, d’infrastructures et de formation.

  • Six des onze pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) explorent ou investissent dans l’énergie nucléaire.
  • La demande d’électricité en Asie du Sud-Est devrait croître de 4 % par an jusqu’en 2035, représentant un quart de la croissance mondiale.
  • Des pays comme l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam relancent leurs projets nucléaires, avec des objectifs de production ambitieux.

L’Asie du Sud-Est, fortement dépendante des combustibles fossiles, est confrontée à une urgence énergétique. La croissance économique rapide et l’augmentation de la population entraînent une hausse spectaculaire de la demande d’électricité. Selon les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cette demande pourrait augmenter de 4 % par an jusqu’en 2035 (soit une croissance équivalente à celle de la Corée du Sud sur la prochaine décennie), mettant à rude épreuve les infrastructures existantes et les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Face à ce défi, l’énergie nucléaire est redevenue une option attrayante, notamment après l’engagement pris par 20 pays lors de la COP28 de tripler la production mondiale d’énergie nucléaire d’ici 2050. Cet accord reconnaît le rôle crucial du nucléaire dans la transition énergétique et la lutte contre le changement climatique. Cependant, pour les pays en développement et à revenu intermédiaire, la mise en œuvre de cette « renaissance nucléaire » est loin d’être simple. Des obstacles géopolitiques, des questions de gouvernance, des contraintes financières, des lacunes en matière d’infrastructures et un manque de main-d’œuvre qualifiée complexifient le processus.

L’histoire de l’énergie nucléaire en Asie du Sud-Est est marquée par des hésitations et des revirements. Les Philippines ont achevé la construction de la centrale nucléaire de Bataan en 1984, mais ne l’ont jamais mise en service en raison de préoccupations liées à sa proximité avec une faille sismique. Le Vietnam a abandonné deux projets de centrales nucléaires en 2016, invoquant des problèmes de coûts. La Thaïlande a intégré puis retiré l’énergie nucléaire de ses plans de développement électrique entre 2007 et 2018. En 2018, la Malaisie a également renoncé au nucléaire, craignant les risques et les difficultés de gestion des déchets.

Mais le contexte a changé. Les engagements de neutralité carbone et l’émergence de nouvelles technologies, comme les petits réacteurs modulaires (SMR), relancent l’intérêt pour le nucléaire. Cinq pays – l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam – qui représentent 89 % de la demande énergétique de la région, sont désormais activement engagés dans des projets nucléaires. L’Indonésie prévoit de déployer 10 000 MW d’énergie nucléaire d’ici 2040. Le treizième plan national de la Malaisie intègre à nouveau le nucléaire dans son mix énergétique, bien que les objectifs précis soient encore en cours de définition. Les Philippines ont annoncé leur intention de réintroduire le nucléaire dans leur mix énergétique en 2022 et ont créé en septembre 2025 l’Autorité philippine de réglementation de l’énergie atomique (PhilATOM) , chargée de superviser toutes les activités liées au nucléaire et aux radiations. La Thaïlande a réintégré 600 MW de SMR dans son projet de plan de développement électrique pour 2024. Enfin, le Vietnam a approuvé en avril 2025 une nouvelle version de son plan de développement électrique, prévoyant entre 4 000 et 6 400 MW d’énergie nucléaire d’ici 2053 et 8 000 MW d’ici 2050 .

La réussite de ces projets nécessitera des investissements massifs dans la réglementation, la formation et les infrastructures. De nombreux pays de la région ont interrompu leurs programmes de formation dans le domaine nucléaire et doivent désormais les reconstruire. Le Vietnam, par exemple, a identifié la nécessité de former une nouvelle génération d’experts techniques, réglementaires et politiques . Parallèlement, les gouvernements doivent choisir le type de réacteur qu’ils souhaitent déployer, en évaluant les avantages et les inconvénients des SMR et des réacteurs avancés, dont la plupart sont encore en phase de développement et d’autorisation.

La géopolitique joue également un rôle important. Les principaux fournisseurs nucléaires – Russie, Chine, Corée du Sud, France et États-Unis – proposent des technologies, des modèles de financement et des programmes de formation différents. La Russie, par exemple, propose un modèle de « construction-propriété-exploitation » qui peut être attractif pour les pays qui manquent de ressources financières et d’expertise. Les États-Unis, quant à eux, cherchent à relancer leur industrie nucléaire et à reconquérir des parts de marché perdues au profit de la Russie et de la Chine. Le choix du fournisseur est une décision stratégique à long terme qui aura des conséquences durables, notamment en termes de dépendance énergétique et de sécurité. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijjia pourraient inciter certains pays à se méfier de l’influence stratégique de Moscou sur un actif énergétique aussi sensible.

Pour réussir cette transition énergétique, les pays d’Asie du Sud-Est devront adopter une approche coordonnée, en partageant les coûts, en harmonisant les réglementations et en renforçant la coopération régionale. Ils devront également investir dans la formation de la main-d’œuvre, la sensibilisation du public et la transparence, afin de garantir que l’énergie nucléaire soit utilisée de manière sûre, responsable et durable.

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