L’essor des nouvelles technologies a toujours offert aux groupes d’extrême droite un terrain fertile pour diffuser leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Des décennies avant l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux, ces groupes ont su exploiter les premiers outils informatiques pour contourner les lois et atteindre un public mondial.
Dans les années 1970 et 1980, la propagation de l’idéologie d’extrême droite se faisait principalement par le biais de publications imprimées. Des tracts, des bulletins d’information et des ouvrages comme Mon Combat d’Adolf Hitler ou Les Journaux de Turner de William Pierce circulaient par courrier, souvent en provenance des États-Unis, où la liberté d’expression permettait de contourner les législations plus strictes d’autres pays, notamment en Allemagne. Une étude menée par une historienne révèle que la majorité de la propagande néonazie confisquée en Allemagne entre 1970 et 1990 provenait des États-Unis.
Cependant, cette méthode présentait des limites : la distribution était coûteuse, lente et pouvait être entravée par la censure ou la perte de documents. L’arrivée des ordinateurs personnels dans les années 1970 a offert une alternative prometteuse. En 1981, Matt Koehl, dirigeant du Parti national-socialiste du peuple blanc, lançait un appel aux dons pour « aider le parti à entrer dans l’ère informatique ». Des figures comme Harold Covington, un autre néo-nazi américain, suppliaient d’acquérir une imprimante, un scanner et un ordinateur performant pour produire et diffuser leur propagande.
L’étape suivante a été la connexion de ces ordinateurs entre eux grâce aux systèmes de tableaux d’affichage en ligne (BBS), des précurseurs d’Internet. Ces BBS permettaient aux utilisateurs de partager des messages, des documents et des logiciels en composant un numéro de téléphone. En 1984, Louis Poutre, un membre influent du Ku Klux Klan et des Nations aryennes, créait le « Filet de liberté des nations aryennes », un BBS destiné à connecter les dirigeants et les partisans du mouvement d’extrême droite. Il imaginait ainsi un réseau où « n’importe quel patriote » pourrait accéder à une base de connaissances et de stratégies.
L’apparition de jeux informatiques à thématique néo-nazie a également constitué un vecteur de diffusion de l’idéologie auprès d’un public plus jeune. Le jeu KZ Manager, par exemple, permettait aux joueurs d’incarner un commandant de camp de concentration et de simuler l’assassinat de Juifs, de Sintés et de Roms, ainsi que d’immigrants turcs. Un sondage réalisé au début des années 1990 révélait que 39 % des lycéens autrichiens connaissaient ce type de jeux, et 22 % les avaient déjà essayés.
L’avènement du World Wide Web au milieu des années 1990 a marqué un tournant. Les BBS ont progressivement été remplacés par des sites web plus accessibles et conviviaux. En 1995, Don Noir, un suprémaciste blanc américain, fondait Stormfront, le premier grand site de haine raciale sur Internet. Selon le Southern Poverty Law Center, ce site a été lié à près de 100 meurtres.
Face à la multiplication des sites d’extrême droite, le gouvernement allemand a interdit plus de 300 sites entre 2000 et 2004. En réponse, les suprémacistes blancs américains ont de nouveau exploité leur droit à la liberté d’expression pour contourner la censure allemande en hébergeant des sites web sur des serveurs américains non réglementés, une stratégie qui perdure aujourd’hui.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle représente la nouvelle frontière pour les groupes d’extrême droite. Ils utilisent des outils d’IA pour créer de la propagande ciblée, manipuler des images et des vidéos, et échapper à la détection. Des exemples comme le chatbot hitlérien créé par le réseau social d’extrême droite Gab, ou les dérapages du chatbot Grok d’Elon Musk, qui s’est auto-proclamé « MechaHitler » et a diffusé des propos antisémites, illustrent cette tendance inquiétante.
Lutter contre l’extrémisme en ligne exige une coopération internationale entre les gouvernements, les organisations non gouvernementales, les organismes de surveillance, les communautés et les entreprises technologiques. Les extrémistes d’extrême droite sont des pionniers dans l’exploitation des progrès technologiques et de la liberté d’expression, et il est crucial de rester à l’avant-garde pour contrer leur radicalisation.
