Publié le 17 janvier 2024 à 20h14. L’Union européenne et le Mercosur ont officialisé un accord commercial historique, après 25 ans de négociations, ouvrant la voie à une zone de libre-échange potentiellement immense, mais suscitant l’inquiétude des agriculteurs européens.
- Un accord commercial majeur a été signé entre l’Union européenne et le bloc sud-américain Mercosur.
- Cette convention vise à créer la plus grande zone de libre-échange au monde, regroupant plus de 700 millions de consommateurs.
- Les agriculteurs européens craignent une concurrence accrue de la part des produits agricoles sud-américains.
La cérémonie de signature, qui s’est tenue à la banque centrale d’Asuncion au Paraguay, a réuni des figures clés des deux blocs. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le président du Conseil européen, António Costa, et le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, ont représenté l’UE, tandis que le président argentin Javier Milei et le président paraguayen Santiago Peña étaient présents pour le Mercosur. Le président uruguayen Yamandú Orsi a également participé, tout comme le ministre des Affaires étrangères représentant le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva.
Ursula von der Leyen a salué cet accord comme une opportunité mutuelle.
« Nous bénéficierons tous les deux de ce partenariat – économiquement, diplomatiquement et géopolitiquement. »
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne
Elle a souligné l’importance de la coopération plutôt que de la compétition, et du partenariat plutôt que de la polarisation.
Au-delà des aspects économiques, cet accord revêt une dimension géopolitique importante. L’Union européenne cherche à renforcer sa présence en Amérique latine et à diversifier ses partenariats commerciaux, réduisant ainsi sa dépendance à l’égard des États-Unis et de la Chine, notamment en matière de matières premières. L’UE poursuit actuellement des négociations similaires avec l’Inde et l’Australie.
L’accord prévoit une réduction des droits de douane sud-américains sur les voitures, les machines et les produits industriels européens, tout en facilitant l’accès des pays du Mercosur au marché européen pour leurs produits agricoles. La Commission européenne a promis des mesures de soutien aux agriculteurs européens, notamment un financement accru dans le prochain budget, une assurance contre les fluctuations des prix et un renforcement des contrôles aux frontières. Le ministre tchèque de l’Agriculture, Martin Šebestyán, a toutefois exprimé des réserves :
« Nous comprenons la nécessité d’accords commerciaux pour la Commission européenne, mais pas seulement avec le Mercosur, mais en général, nous accueillerions favorablement des mesures de protection beaucoup plus strictes pour ces accords. »
Martin Šebestyán, ministre tchèque de l’Agriculture
Une approbation complexe
Le 9 janvier, 21 pays de l’UE, dont la République tchèque, ont donné leur feu vert pour la signature de l’accord. La France, la Pologne, la Hongrie, l’Autriche et l’Irlande se sont opposées, tandis que la Belgique s’est abstenue.
Pour contourner les blocages, l’UE a divisé l’accord en deux parties : un accord de partenariat politique et un accord commercial intérimaire. La partie commerciale relevant des compétences exclusives de l’UE, les ministres des États membres ont pu l’approuver et le signer à la majorité qualifiée. Les parlements nationaux ne seront donc pas tenus de le ratifier.
Cependant, l’accord doit encore être approuvé par le Parlement européen avant de pouvoir entrer en vigueur. La Commission européenne ne prévoit pas de l’appliquer avant cette approbation. L’accord de partenariat politique, quant à lui, nécessitera la ratification de tous les États membres de l’UE et des pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). La Bolivie, membre du bloc depuis 2024, ne fait pas partie de l’accord actuel, mais pourrait y adhérer ultérieurement.
Augmentation des exportations et création d’emplois
Cet accord devrait permettre aux entreprises européennes de bénéficier de droits de douane réduits en Amérique du Sud et de surmonter les barrières commerciales existantes. Les exportations de l’UE vers les pays du Mercosur pourraient augmenter de 39 %, soit 49 milliards d’euros (1 200 milliards de couronnes tchèques), ce qui pourrait soutenir plus de 440 000 emplois en Europe.
L’accord élimine les droits de douane sur plus de 90 % des échanges bilatéraux entre l’UE et le Mercosur. En 2024, le volume des échanges commerciaux entre les deux blocs s’élevait à 111 milliards d’euros (2 700 milliards de couronnes tchèques). Les exportations de l’UE se concentrent sur les machines, les produits chimiques et le matériel de transport, tandis que celles du Mercosur portent principalement sur les produits agricoles, les minéraux, la pâte à papier et le papier.
L’accord suscite également des critiques, notamment en France, qui le juge inacceptable en raison des risques pour ses agriculteurs, notamment en ce qui concerne l’afflux de viande de bœuf, de volaille, de sucre ou de maïs à bas prix. Des protestations d’agriculteurs européens ont eu lieu ces dernières semaines.
Les exportateurs tchèques se réjouissent…
Les exportateurs tchèques accueillent favorablement cet accord, estimant qu’il leur permettra de développer leurs exportations.
« La réduction des droits d’importation constitue un énorme avantage. Nous pouvons réellement renforcer notre position. »
Zdeněk Zajíček, président de la Chambre de commerce
Jiří Michálek, directeur du bureau CzechTrade au Brésil, souligne que les entreprises tchèques se sont déjà fortement orientées vers l’Amérique du Sud et le Mercosur. Elles pourraient également bénéficier de l’importation de matières premières moins chères.
Ella-cs, une entreprise tchèque spécialisée dans les implants médicaux, prévoit de développer ses ventes au Brésil, un marché prometteur.
« Actuellement, nos plus gros clients se trouvent en Équateur, au Panama et au Mexique. Nous commençons par le Brésil, qui pourrait être l’un de nos marchés très intéressants. »
Martin Bartyzal, responsable des ventes et du marketing d’Ella-cs
… mais l’accord inquiète les agriculteurs
Les agriculteurs tchèques, en revanche, expriment leurs préoccupations. Farma Choťovice, une exploitation laitière et bovine, est confrontée à une augmentation des coûts (salaires, engrais) et à des normes environnementales strictes qui limitent l’utilisation de certains pesticides.
« C’est ici, dans l’Union européenne, mais ce n’est le cas nulle part ailleurs dans le monde. Là-bas, ils peuvent continuer à utiliser les préparations. »
Jiří Horák, copropriétaire de Farma Choťovice
La Chambre agraire craint que cet accord ne crée des conditions de concurrence inégales. Les industriels agroalimentaires partagent ces inquiétudes, notamment en ce qui concerne l’importation de sucre sans droits de douane et sans les mêmes contraintes réglementaires. Martin Kolář, directeur de Tereos TTD, craint que l’alcool importé d’Amérique du Sud ne remplace la production européenne. Selon Marek Zemánek, porte-parole de la Chambre de l’alimentation, les importations du Mercosur pourraient faire baisser les prix d’achat pour les agriculteurs européens et menacer leur compétitivité.
Les analystes ne s’attendent toutefois pas à une baisse significative des prix en magasin.
« Je ne m’attends pas à une pression dramatique pour réduire les prix. Peut-être que dans le cas du sucre, nous assisterons à la fermeture des sucreries à travers l’Europe, mais rien d’autre ne se produira. »
Petr Dufek, analyste en chef de Banka Creditas
À lire aussi
