Publié le 25 novembre 2025 à 11h58. Face aux tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, la Russie cherche à renforcer ses liens économiques et stratégiques avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), en proposant une alternative multilatérale et des solutions adaptées aux besoins de la région.
- La Russie mise sur l’ASEAN pour équilibrer les dynamiques géopolitiques et économiques mondiales.
- Moscou promeut l’intégration économique via des accords de libre-échange et l’expansion des BRICS.
- La coopération en matière de sécurité énergétique et d’équipements de défense constitue un axe majeur de cette stratégie.
Consciente des pressions exercées sur les pays d’Asie du Sud-Est par la rivalité sino-américaine, la Russie s’efforce de capitaliser sur l’approche pragmatique de l’ASEAN en matière de politique étrangère. Le vice-Premier ministre russe, Alexeï Overtchouk, a souligné lors du 20e sommet de l’Asie de l’Est à Kuala Lumpur en octobre 2025, la nécessité pour la Russie et l’ASEAN de « rechercher conjointement des équilibres économiques entre les nouveaux centres mondiaux multipolaires, principalement les pays du nord de l’Eurasie, de l’Asie du Sud-Est, de l’Amérique du Nord, de la Chine et de l’Inde ». Moscou se positionne comme un acteur capable de « construire des ponts » en Eurasie et propose de nouveaux mécanismes d’intégration ainsi que des solutions technologiques pour soutenir les économies régionales en période de mutation.
Les documents stratégiques russes, tels que le Concept de politique étrangère 2023 et le concept de « Majorité mondiale », révèlent la priorité accordée aux relations avec les pays du Sud. L’ASEAN y est reconnue non seulement comme un pôle régional clé dans la région Asie-Pacifique, mais aussi comme une composante essentielle du «Contour d’intégration du Grand Partenariat eurasien». Cela se traduit par une volonté de renforcer les mécanismes de coopération entre l’Union économique eurasienne (UEE) et l’ASEAN.
Une zone de libre-échange entre l’UEE et le Vietnam est opérationnelle depuis près de dix ans, et un accord similaire avec l’Indonésie est en phase finale de négociation, sa signature étant prévue pour décembre 2025. Selon l’agence TASS, la Russie s’investit également activement dans la promotion de l’UEE auprès des milieux politiques et économiques malaisiens, bien qu’aucune négociation formelle sur un accord de libre-échange n’ait encore été annoncée.
« Alors que les responsables russes ont présenté à leurs homologues de l’ASEAN les perspectives de Moscou en matière d’architecture de sécurité eurasienne, la réponse des capitales régionales a été jusqu’à présent tiède. »
Source non spécifiée dans le texte original
Parallèlement, la Russie considère l’ASEAN comme un tremplin pour l’expansion des BRICS. L’Indonésie est désormais membre à part entière du groupe, tandis que la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam collaborent avec les BRICS en tant que « pays partenaires ». Le Laos et le Myanmar pourraient prochainement rejoindre le format BRICS Plus et sont déjà impliqués de manière informelle dans certains projets du groupe. Le Cambodge étudie attentivement ses options, considérant les BRICS comme une alternative au G7, tout en restant méfiant face aux tendances anti-occidentales du groupe. Les membres de l’ASEAN, attachés à la neutralité et au non-alignement, devraient donc adopter une approche prudente dans le renforcement de leur statut au sein des BRICS.
Moscou pousse également pour l’intégration de l’ASEAN à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Bien que le dialogue SCO-ASEAN existe depuis plus de vingt ans sans résultats significatifs, plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, dont le Cambodge, le Laos et le Myanmar, ont rejoint le mécanisme SCO Plus. Les responsables russes ont exposé leur vision de l’architecture de sécurité eurasienne aux partenaires de l’ASEAN, mais ont rencontré une réception réservée. Les puissances régionales préfèrent diversifier leurs alliances, notamment en matière de sécurité. La position ferme de la Russie sur la région Indo-Pacifique – et notamment ses critiques à l’égard des « structures de blocs fermés » – ne facilite pas l’alignement des visions.
Au-delà de ces initiatives multilatérales, la Russie exploite les opportunités offertes par l’ouverture de l’ASEAN à l’engagement international en ciblant des niches spécifiques adaptées aux besoins des économies régionales. Elle est ainsi devenue un fournisseur majeur de matières premières pour plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, notamment en matière d’énergie et d’engrais. Le commerce bilatéral, bien que n’atteignant pas encore des volumes considérables (17,7 milliards de dollars en 2024), se concentre sur les combustibles minéraux (pétrole, charbon) qui représentent 8,4 milliard de dollars d’importations de l’ASEAN en provenance de Russie en 2024, en augmentation constante ces dernières années. Singapour est devenu le deuxième partenaire commercial de la Russie dans la région, grâce à l’importation croissante de produits pétroliers russes.
Moscou propose également l’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Asie du Sud-Est. Un accord conclu en mai 2025 a permis au Vietnam de devenir une destination pour les approvisionnements russes en GNL, avec un volume estimé à 613 000 tonnes en août 2025. Des négociations sont également en cours avec l’Indonésie et la Malaisie. Par ailleurs, Rosatom poursuit des projets dans le domaine de l’énergie nucléaire civile, notamment la construction d’un centre de recherche et de technologie nucléaires au Vietnam, ainsi qu’une centrale nucléaire à petit réacteur modulaire (SMR) et un parc éolien au Myanmar.
« La Russie est devenue un fournisseur majeur de matières premières pour plusieurs pays d’Asie du Sud-Est. Alors que de nombreux États de la région connaissent des problèmes intermittents en matière de sécurité énergétique et alimentaire et sont sensibles aux fluctuations des prix du pétrole, la Russie a identifié ces domaines comme des moteurs clés de la coopération. »
Source non spécifiée dans le texte original
La Russie est également un exportateur important d’engrais et de produits agricoles, notamment de blé et de méteil, vers les marchés de l’ASEAN. Elle est le principal fournisseur d’engrais pour l’Indonésie et la Malaisie, et l’un des trois principaux fournisseurs pour la Thaïlande et le Vietnam. En vue de diversifier ses partenaires et de garantir une récolte céréalière abondante pour la campagne 2025/26, la Russie cible les principaux marchés d’Asie du Sud-Est, tels que l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam, pour ses exportations de céréales.
La coopération économique est également une voie à double sens, Moscou explorant l’Asie du Sud-Est à la recherche de technologies qui ne sont plus disponibles sur les marchés occidentaux. Les machines automatiques de traitement de l’information figurent en tête des exportations de l’ASEAN vers la Russie, en forte croissance en 2024. La Malaisie reste une source importante de puces électroniques et de semi-conducteurs pour les industries russes, bien que ses expéditions aient été réduites en raison des sanctions américaines. Des experts russes estiment que le secteur des hautes technologies, notamment les technologies quantiques, pourrait devenir un domaine clé des relations bilatérales entre Moscou et Kuala Lumpur.
L’Indonésie est un fournisseur majeur d’huile de palme, d’huile de coco et d’huile de palmiste, tandis que le Vietnam est le plus grand exportateur de café et d’articles d’habillement.
Enfin, la Russie a traditionnellement été un fournisseur majeur d’équipements de défense pour plusieurs États d’Asie du Sud-Est, notamment le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Bien que la guerre en Ukraine et les sanctions aient affecté sa position, il reste encore des opportunités pour Moscou dans ce domaine. Les liens de défense entre la Russie et le Vietnam semblent se raviver, avec la reprise des dialogues stratégiques et d’éventuels nouveaux contrats d’armement, notamment pour des avions de combat Su-35 et des systèmes de guerre électronique. Moscou et Hanoï ont mis en place un système de paiement compensatoire pour contourner les sanctions américaines. Les relations de défense entre la Russie et le Myanmar se sont également renforcées depuis le coup d’État de 2021, avec la livraison d’équipements militaires tels que des avions de combat Su-30MK et des hélicoptères de transport Mi-17. Le Myanmar a récemment reçu trois hélicoptères de transport Mi-38T, devenant le premier client export de ces appareils.
Moscou considère également l’Indonésie comme un client potentiel pour de nouveaux accords de défense, proposant des systèmes de défense aérienne, de défense côtière, des sous-marins et des systèmes de lutte contre les drones. La marine russe a mené des exercices bilatéraux avec le Myanmar en novembre 2023 et avec l’Indonésie en novembre 2024, signalant son intention de renforcer la coopération maritime et d’intensifier sa présence régionale.
Alors que les pays d’Asie du Sud-Est recherchent une troisième voie, la Russie y voit une opportunité de renforcer ses liens, en offrant des solutions adaptées à leurs besoins. Malgré les sanctions, Moscou a mis en place des mécanismes de contournement pour faire progresser de nouvelles initiatives et de nouveaux accords dans les domaines où elle excelle. L’ouverture de l’ASEAN à l’engagement multilatéral favorise également le dialogue dans les cadres des BRICS et de l’OCS.
Alexeï Zakharov est membre – Russie et Eurasie du programme d’études stratégiques de l’Observer Research Foundation.
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