Publié le 26 octobre 2024. L’avenir économique de l’Argentine, au-delà de la lutte contre l’inflation, se joue désormais sur la question de la croissance et du rôle de l’État. Un débat central oppose les partisans d’une approche minimaliste, axée sur la libéralisation, et ceux qui prônent une intervention étatique ciblée pour stimuler le développement productif.
- La politique économique du gouvernement Milei privilégie la stabilité macroéconomique et la déréglementation, considérant que l’État doit s’efforcer de ne pas entraver l’initiative privée.
- L’opposition, regroupant des factions péronistes, kirchnéristes et centristes, plaide pour une politique de développement productif plus active, avec un rôle central pour l’État.
- Ce débat s’articule autour de la question de savoir si la rationalité macroéconomique et la déréglementation suffisent à générer une croissance durable et inclusive.
Buenos Aires – La question de la croissance économique est devenue le principal enjeu politique en Argentine, alors que le gouvernement de Javier Milei entame une deuxième phase de son mandat. Au-delà de la maîtrise de l’inflation, qui reste une priorité, le débat se concentre désormais sur la manière de relancer l’économie et d’améliorer les conditions de vie des Argentins. Cette question divise profondément le paysage politique, opposant le camp “mileiste” à celui des “non-mileistes”.
Pour les partisans de Milei, la solution réside dans une réduction drastique du rôle de l’État et une libéralisation maximale de l’économie. Ils estiment que l’État est souvent un obstacle à la croissance, incapable d’allouer efficacement les ressources et de stimuler l’innovation. Selon Pablo Lavigne, Secrétaire de Coordination Productive de la Nation, « Il y a une surestimation de la capacité de l’État » et « La meilleure politique publique est la non-existence ». Cette approche se traduit par une politique macroéconomique rigoureuse, des déréglementations et une intégration accrue dans l’économie mondiale. Le gouvernement mise sur la réforme du travail, la fiscalité et les retraites pour créer un environnement favorable à l’investissement et à la croissance.
À l’inverse, les “non-mileistes” estiment qu’un État fort et interventionniste est nécessaire pour orienter le développement économique et réduire les inégalités. Ils prônent des politiques publiques ciblées, par secteur et par territoire, pour stimuler la production, créer des emplois et améliorer le pouvoir d’achat des salaires. Ce courant de pensée, qui regroupe des éléments du péronisme, du kirchnérisme et de l’opposition centriste, s’interroge sur la capacité de l’État argentin à déployer une intelligence productive après des décennies de clientélisme et de mauvaise gestion. Ils soulignent les risques d’une approche trop libérale, qui pourrait accentuer les inégalités et fragiliser le tissu social.
Le débat a pris une tournure intéressante lors d’un récent colloque organisé à la Faculté des Sciences Économiques de l’UBA. Le gouverneur Rogelio Frigerio, petit-fils de Rogelio Frigerio, figure emblématique du développementalisme argentin aux côtés d’Arturo Frondizi, s’est montré étonnamment favorable à la vision mileiste. Il a estimé qu’une politique productive efficace repose avant tout sur la stabilité macroéconomique et la déréglementation. Selon lui, « si les niveaux d’inflation du Paraguay sont garantis, un système fiscal sans retenues, sans chèque et stabilité, je ne sais pas ce qu’un producteur de politiques industrielles classiques pourrait exiger de vous ». Cette position souligne la complexité du débat et la diversité des opinions au sein de l’opposition.
Le gouvernement Milei semble d’ailleurs tabler sur une maîtrise de l’inflation qui permettrait de libérer les forces productives. Le ministre Luis Caputo n’a pas encore atteint cet objectif – l’inflation annuelle à un chiffre reste hors de portée – mais l’équipe économique affiche un optimisme prudent. Le vice-ministre de l’Économie, José Luis Daza, a déclaré que « L’inflation en Argentine va converger vers celle du reste du monde », en s’appuyant sur des fondamentaux solides, tels qu’un déficit budgétaire nul ou excédentaire.
Ce débat ne se limite pas à la question des travaux publics. Il s’agit d’une vision plus large de la manière de promouvoir la croissance et le développement. Le gouvernement mileiste mise sur un État minimal, mais avec des effets positifs sur l’économie. L’opposition, quant à elle, se réorganise autour d’une défense de la politique comme moteur central de ce processus. Les risques sont importants des deux côtés : pour le gouvernement, il s’agit de prouver que sa stratégie fonctionne et qu’elle profite à tous les Argentins ; pour l’opposition, il s’agit d’éviter de retomber dans les erreurs du passé et de proposer une alternative crédible et efficace.
Dans ce contexte, certains acteurs, comme la Fondation Fundar, dirigée par le mathématicien Sebastián Ceria, tentent de proposer des pistes de réflexion pour un éventuel renouveau du péronisme. Ceria, qui a vendu sa société technologique Axioma pour 850 millions de dollars en 2019, est un philanthrope engagé dans le financement de projets éducatifs et scientifiques. La Fondation Fundar rassemble des personnalités influentes du péronisme et de l’opposition, telles qu’Eduardo de Pedro, Juan Grabois, Martín Guzmán et Matías Kulfas, ainsi que des figures centristes comme Horacio Rodríguez Larreta et Martín Lousteau. Ils partagent une confiance dans les politiques publiques et dans le rôle de l’État, mais s’interrogent sur la manière de renouveler le discours et les pratiques du péronisme pour répondre aux défis du XXIe siècle.
Cependant, le modèle de développementalisme productif, même revisité, présente des contradictions. Le gouvernement continue de maintenir des régimes spéciaux, comme celui de Terre de Feu, et des incitations fiscales pour les investissements dans les secteurs stratégiques, tels que l’énergie et les mines. Parallèlement, les provinces assument un rôle croissant en matière d’investissement et de développement infrastructurel, compensant ainsi le désengagement de l’État national. Reste à savoir si cette répartition des rôles est durable et bénéfique pour l’ensemble du pays.
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