Au début du mois de juin 2026, le Nunavik, région inuit du nord du Québec, fait face à une crise sanitaire sans précédent : l’épidémie de tuberculose y atteint des niveaux records, avec près de 60 cas déclarés en seulement quelques semaines. Une situation qui contraste violemment avec les progrès réalisés dans des territoires voisins comme le Nunavut, où les cas actifs restent exceptionnels. Les communautés inuites, déjà fragilisées par des décennies de sous-financement des services de santé, voient leur population touchée par une maladie évitable et potentiellement mortelle, tandis que les autorités peinent à répondre à l’urgence.
Un taux de transmission sans précédent : les chiffres qui alarment
En 2025, le Nunavik a enregistré 116 cas de tuberculose parmi ses 14 000 habitants, un nombre déjà record. En 2026, le rythme s’accélère : dès le début juin, près de 60 cas ont été recensés, soit autant que sur les six premiers mois de l’année précédente. À Akulivik, un village de la région, une vingtaine de cas ont été déclarés en juin 2026, un taux de transmission jamais observé depuis 2022, selon les témoignages de Jennifer Moisan, chef adjointe infirmière du CLSC local. Radio-Canada rapporte que les équipes médicales locales n’ont jamais vu une telle propagation.

Pourtant, la maladie reste largement méconnue et sous-estimée par les habitants. Tumassi Anauta, 25 ans, a perdu sa conjointe en février 2026 des suites d’une tuberculose non traitée, alors que le couple avait reçu un diagnostic de tuberculose latente un an plus tôt. « On ne le prenait pas au sérieux. On pensait qu’on n’était même pas malades », témoigne-t-il, soulignant le manque de sensibilisation, notamment chez les jeunes. Les conséquences sont dramatiques : des familles brisées, des enfants orphelins, et une méfiance croissante envers les autorités sanitaires.
Les données du gouvernement fédéral révèlent que le taux de tuberculose chez les Inuit est 186,9 pour 100 000 habitants, contre 17,4 pour 100 000 chez les personnes nées à l’extérieur du Canada. Au Nunavik, ce taux est encore plus élevé, alors que le territoire voisin du Nunavut parvient à maintenir un nombre de cas actifs inférieur à cinq pour les trois premiers mois de 2026. Pivot Québec souligne que cette divergence s’explique par des raisons systémiques et structurelles.
Un système de santé en défaillance : pourquoi la crise persiste
Les communautés du Nunavik dénoncent depuis des années un manque criant de ressources et de soutien de la part des autorités provinciales. Dès 2023, la Régie régionale de santé et des services sociaux du Nunavik (RRSSSN) a alerté sur l’aggravation de la situation, mais ses demandes de financement et d’urgence sanitaire sont restées sans réponse. « La majorité de nos demandes au gouvernement provincial sont restées sans réponse », dénonce Yassen Tcholakov, chef clinique en maladies infectieuses à la RRSSSN, dans un entretien avec Pivot Québec. Malgré des contrats signés avec la Croix-Rouge canadienne pour renforcer les capacités de dépistage et de traitement, les équipes locales peinent à convaincre les habitants de participer aux tests, en raison de craintes et d’un manque d’information.

Une étude récente, publiée dans le Canadian Medical Association Journal (CMAJ) et menée par une équipe majoritairement autochtone, révèle les obstacles structurels qui aggravent la crise. Parmi les 156 participants inuit interrogés en 2022 et 2023, les témoignages soulignent un décalage flagrant entre les ressources disponibles et les besoins réels des communautés. Les patients sont souvent contraints de se déplacer vers Kuujjuaq, Puvirnituq, ou même Montréal pour accéder à des soins de base, ce qui perturbe leur vie familiale, leur travail, et leur santé mentale. L’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill et la RRSSSN insistent sur l’urgence de repenser les soins en les rendant plus accessibles, culturellement adaptés et dirigés par les Inuit eux-mêmes.
Les participants à l’étude pointent du doigt un modèle de soins « centré sur le programme » plutôt que sur les besoins des patients. Cela se traduit par des déplacements forcés, une perte d’autonomie, et un manque de communication dans la langue maternelle des patients, l’inuktitut. Les chercheurs proposent sept appels à l’action, dont la création de « maisons de la tuberculose » dans les communautés, l’accès permanent à la radiographie locale, et des dépistages « porte-à-porte » pour cibler tous les habitants, y compris ceux qui ne présentent pas de symptômes. L’INQ souligne que ces mesures visent à passer d’un modèle imposé par les autorités à un modèle où les Inuit contrôlent eux-mêmes les soins.
Les appels à l’action des communautés : vers une réponse enfin adaptée ?
Les maires des 14 communautés du Nunavik ont adressé une lettre à l’ancien premier ministre François Legault et à l’ancien ministre de la Santé Christian Dubé en été 2025, exigeant la déclaration d’urgence sanitaire. Leurs arguments reposent sur une réalité simple : les ressources actuelles sont insuffisantes pour endiguer l’épidémie. Pourtant, malgré les preuves accumulées, le gouvernement québécois n’a pas encore agi. « On nous a dit que le ministère était en phase de planification, mais jusqu’à maintenant, rien n’en est ressorti », regrette Tcholakov.
Les chercheurs et les communautés proposent des solutions concrètes pour inverser la tendance. Parmi elles :

- Accroître le contrôle des Inuits sur les soins et l’information, en utilisant des données en temps réel pour guider les décisions locales.
- Offrir des soutiens pratiques aux patients, comme le transport, la livraison des médicaments à domicile, ou des services de garde d’enfants.
- Développer des infrastructures locales, telles que des « maisons de la tuberculose » et des équipements de radiographie permanents.
- Intégrer systématiquement l’inuktitut dans les échanges avec les patients.
- Lancer des campagnes de dépistage massives et obligatoires, avec le soutien des leaders communautaires.
Ces mesures, si elles étaient mises en œuvre, pourraient non seulement réduire la transmission de la maladie, mais aussi restaurer la confiance des Inuit dans le système de santé. Pourtant, leur adoption dépendra de la volonté politique et du financement provincial, deux éléments qui, jusqu’à présent, ont fait défaut.
Que faire maintenant ? L’urgence d’agir et les défis à venir
Alors que l’été 2026 s’annonce tout aussi inquiétant que 2025, les communautés du Nunavik attendent des réponses concrètes. Les experts rappellent que la tuberculose est une maladie évitable et traitable, à condition que les soins soient accessibles et adaptés. Le Nunavut, avec son taux de cas actifs proche de zéro, prouve que des résultats sont possibles. La question n’est plus de savoir si une intervention est nécessaire, mais quand elle aura lieu.
Les prochaines semaines seront cruciales. Les équipes médicales locales, renforcées par la Croix-Rouge, continuent de mener des dépistages, mais leur efficacité dépendra de la participation des habitants. En parallèle, les chercheurs et les communautés maintiennent la pression sur les autorités provinciales pour obtenir les ressources nécessaires. Sans une réponse rapide et adaptée, le Nunavik risque de voir l’épidémie s’étendre encore, avec des conséquences humaines et sociales irréversibles.
Pour les Inuit du Nunavik, la lutte contre la tuberculose est bien plus qu’une question de santé publique : c’est une question de survie culturelle et de justice sociale. Les solutions existent. Il ne reste qu’à les appliquer.
Consultez un professionnel de santé pour toute information médicale ou diagnostic.
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