Publié le 17 novembre 2025 18:15:00. Une étude révèle que la familiarité croissante des jeunes adultes avec les algorithmes des réseaux sociaux ne se traduit pas toujours par un comportement en ligne plus éclairé, mais peut au contraire engendrer un sentiment de cynisme et de désengagement face à la désinformation.
- 84 % des jeunes adultes américains (18-29 ans) utilisent régulièrement au moins une plateforme de médias sociaux.
- Une meilleure compréhension du fonctionnement des algorithmes ne conduit pas nécessairement à une plus grande vigilance face à la désinformation en ligne.
- Ce phénomène, qualifié de « cynisme algorithmique », peut menacer la santé de la sphère publique et de la démocratie.
Les jeunes adultes d’aujourd’hui ont grandi dans un monde façonné par les algorithmes, et leur utilisation des réseaux sociaux est devenue une source d’information prédominante. Selon une étude de Pew Research Center, 84 % des Américains âgés de 18 à 29 ans utilisent au moins une plateforme de médias sociaux de manière régulière. Pour beaucoup, ces plateformes ne sont plus seulement un divertissement, mais une porte d’entrée principale vers l’actualité et l’information.
Cependant, le contenu auquel ils sont exposés quotidiennement est rarement neutre ou précis. Chaque publication, vidéo ou article est filtré par des systèmes complexes, conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs. Ces systèmes ont tendance à favoriser les contenus émotionnels, sensationnalistes et parfois trompeurs, accélérant ainsi la propagation de fausses informations et de biais, tout en enfermant les utilisateurs dans des « bulles de filtre » qui limitent leur perspective du monde.
Face à ce défi, l’éducation à la culture algorithmique est souvent présentée comme une solution par les éducateurs et les décideurs politiques, comme le soulignait déjà une étude de 2017. L’idée est que si les jeunes comprennent comment les algorithmes sélectionnent, classent et promeuvent le contenu, ils seront mieux équipés pour naviguer dans cet environnement informationnel complexe. En tant que « natifs du numérique », on espère que cette éducation sera à la fois intuitive et efficace.
Pourtant, une récente étude, publiée dans la Harvard Kennedy School Misinformation Review, nuance cet optimisme. En interrogeant 348 Américains âgés de 18 à 25 ans, l’auteure a constaté que les jeunes adultes ayant une bonne compréhension du fonctionnement des algorithmes – de l’utilisation de leurs données à la logique sous-jacente et aux implications éthiques – sont plus conscients des risques que ceux qui en savent moins. Ils reconnaissent que les algorithmes peuvent amplifier la désinformation et les enfermer dans des bulles de filtre.
Mais le plus surprenant est qu’une meilleure connaissance des algorithmes ne se traduit pas nécessairement par un comportement en ligne plus responsable. Au contraire, ceux qui comprennent le mieux le fonctionnement des algorithmes sont moins susceptibles de corriger des informations erronées ou de rechercher des points de vue divers sur les réseaux sociaux.
L’auteure parle de « cynisme algorithmique », un sentiment d’impuissance face à des systèmes de médias sociaux massifs et axés sur le profit, conçus pour capter l’attention plutôt que de servir la vérité. Il ne s’agit pas simplement d’apathie, mais d’un reflet d’une ambiance culturelle plus large où les jeunes se sentent paralysés face à un écosystème médiatique saturé de sensationnalisme et de polarisation. Comme l’explique l’auteure,
« Quand le jeu semble truqué, pourquoi s’embêter à jouer ? »
Combattre l’algorithme peut sembler aussi vain que de s’attaquer à des moulins à vent numériques.
Ce cynisme a un coût. Une génération qui comprend la manipulation mais qui se désengage de l’action risque de saper les fondements mêmes d’une sphère publique saine et de la démocratie elle-même.
L’étude révèle également un autre paradoxe : le temps passé sur les réseaux sociaux est corrélé à une compréhension inférieure du fonctionnement des algorithmes. Cette familiarité technologique peut décourager la réflexion critique. Pour de nombreux jeunes utilisateurs, les algorithmes sont devenus une évidence, une partie intégrante de leur environnement numérique, si profondément ancrés qu’ils passent inaperçus. Les utilisateurs assidus ont tendance à considérer ces systèmes comme naturels, plutôt que comme des mécanismes qui méritent d’être remis en question. Cette facilité engendre une illusion de compréhension : ils ont l’impression de « comprendre » le fonctionnement des plateformes simplement parce qu’ils les utilisent constamment, même si leur compréhension de la logique sous-jacente reste superficielle. En conséquence, un excès de confiance peut étouffer la curiosité et réduire la motivation à s’informer sur les systèmes qui façonnent leur attention.
Ce modèle ne se limite pas au temps passé devant un écran ; il est également lié à l’idéologie. Les jeunes adultes qui se situent à l’extrémité conservatrice de l’échiquier politique ont également tendance à avoir des connaissances algorithmiques moindres. Cela pourrait refléter une méfiance plus générale envers les médias au sein du public conservateur, où les discussions sur les biais ou la conception des plateformes peuvent être perçues comme partisanes.
Alors, que faire ? L’auteure estime que la culture algorithmique doit aller au-delà de l’enseignement du fonctionnement des algorithmes et favoriser un sentiment d’efficacité personnelle. Ses données montrent que la plupart des personnes interrogées n’ont reçu aucune formation formelle sur les algorithmes à l’école. Cela souligne l’importance d’une éducation précoce et structurée, ainsi que d’une collaboration entre les éducateurs et les plateformes, en rencontrant les jeunes adultes là où ils se trouvent déjà, grâce à des explications courtes intégrées au flux d’informations ou à du contenu créé par des influenceurs qui démystifient les algorithmes.
De plus, l’éducation doit être mise en pratique. La simple sensibilisation ne suffit pas. Les étudiants doivent être encouragés à expérimenter avec leurs propres flux (en ajustant les paramètres, en analysant les recommandations ou en suivant des sources crédibles) pour découvrir comment de petits changements peuvent modifier ce qu’ils voient. Ces micro-interventions peuvent contrer le sentiment d’impuissance qui alimente le cynisme algorithmique.
Enfin, les efforts d’alphabétisation algorithmique doivent être inclusifs sur le plan idéologique. Le constat selon lequel les jeunes adultes de tendance conservatrice ont des connaissances algorithmiques moindres rappelle que l’éducation numérique ne peut pas être présentée comme une cause partisane. Il est essentiel d’expliquer comment l’information circule, et non seulement quoi elle dit. Apprendre aux jeunes à comprendre pourquoi certaines histoires deviennent virales ou comment fonctionnent les systèmes de recommandation peut créer un terrain d’entente sur la manière dont la vérité circule en ligne.
Être un « natif du numérique » signifie être familier avec la technologie, pas nécessairement s’autonomiser. Sans une action coordonnée des éducateurs, des décideurs politiques et des plateformes, ce cynisme algorithmique pourrait devenir une caractéristique déterminante de la vie numérique d’une génération – avec des conséquences profondes pour la société démocratique.
Les algorithmes ne façonnent pas seulement ce que voient les jeunes ; ils façonnent comment ils voient le monde. Les enjeux sont donc bien plus importants que les simples flux d’informations. Il est temps de passer de la résignation à l’action.
Myojung Chung est professeure adjointe de journalisme et d’innovation médiatique à l’Université Northeastern et chercheuse associée au Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard.
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