Publié le 7 novembre 2025 à 15h31. L’opéra-comique « Psyché » d’Ambroise Thomas, une œuvre méconnue du XIXe siècle, est redécouvert grâce à un nouvel enregistrement réalisé par Palazzetto Bru Zane, un hommage poignant à la soprano Jodie Devos, disparue prématurément.
- Le Palazzetto Bru Zane publie une nouvelle interprétation de l’opéra « Psyché » d’Ambroise Thomas, enrichie de passages inédits.
- L’enregistrement est dédié à la mémoire de la soprano Jodie Devos, initialement prévue pour incarner le rôle titre.
- L’œuvre, oscillant entre comédie et tragédie, explore les thèmes de l’amour, de la jalousie et de la vengeance dans la mythologie grecque.
L’histoire de Psyché, la mortelle dont la beauté éclipsait celle de Vénus, a inspiré de nombreux artistes à travers les siècles. Des sculpteurs comme Antonio Canova et Auguste Rodin ont immortalisé l’amour passionné de Psyché et Cupidon dans des œuvres naturalistes. L’opéra d’Ambroise Thomas, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré, revisite ce mythe avec une approche à la fois comique et ironique. Créée en 1857 en trois actes avec des dialogues parlés, l’œuvre a été remaniée en 1878 par le compositeur, qui a ajouté un quatrième acte, modifié les parties vocales et remplacé les dialogues par des récitatifs. L’enregistrement du Bru Zane s’appuie principalement sur la version originale, tout en intégrant deux airs supplémentaires de Psyché issus de la version de 1878.
L’œuvre combine des éléments contrastés : l’héroïsme et le grotesque, le mystère et le romantisme, le rire et la tristesse. La genèse de cet enregistrement est elle-même marquée par la tragédie. Le projet avait été conçu pour la soprano colorature Jodie Devos, dont la voix angélique promettait une interprétation exceptionnelle. Malheureusement, la soprano a succombé à un cancer à l’âge de 35 ans, avant de pouvoir donner vie au personnage.
C’est finalement la soprano française Hélène Guilmette qui a repris le rôle titre sous la direction de György Vashegyi. Son interprétation, plus légère, permet de restituer la complexité stylistique de cet opéra hybride, qui évoque à la fois l’opéra-comique et le romantisme français, voire les œuvres de Gaetano Donizetti. Cependant, dans les scènes les plus dramatiques, la chanteuse atteint les limites de ses capacités vocales, manquant parfois de volume et d’ampleur dans l’air de l’extase (fin de l’acte II).
L’intrigue met en scène la passion d’une jeune femme et la vengeance de la déesse de l’amour, blessée dans son orgueil. Psyché, fille du roi de Lesbos (interprétée par Christian Helmer), est tellement belle que les coqs cessent de chanter pour Vénus. Furieuse, la déesse décide de se débarrasser de sa rivale. Psyché est alors conduite sur un promontoire rocheux, avec l’intention de se jeter dans la mer. Ses sœurs, Dafné (Ressorts Mercedes) et Bérénice (Anna Dowlsey), envieuses et rancunières, se réjouissent de son sort, épaulées par leurs maris maladroits, Antinous (Artavazd Sarkissian) et Georgias (Philippe Estèphe). Seul Éros, immédiatement séduit par la beauté de Psyché, intervient pour la sauver des desseins de sa mère, Vénus, dont les machinations sont révélées par l’intermédiaire de Mercure.
Éros conduit Psyché dans son palais, où ils peuvent se rencontrer uniquement dans l’obscurité, sous peine pour Psyché de tomber amoureuse d’autres divinités. Les sœurs de Psyché, rongées par la jalousie, la mettent en garde contre Éros, qu’elles présentent comme un monstre. Elles lui révèlent le visage du jeune dieu endormi, et Psyché, cédant à la curiosité, brise le sortilège.
Le troisième acte s’ouvre sur une bacchanale. La punition de Psyché ne pourra être évitée que si Éros lui accorde un baiser. Comme l’écrivait Oscar Wilde dans « Salomé », « le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort ». Ce baiser fatal conduit Jupiter, le père des dieux, à prendre pitié d’Éros et à accueillir Psyché sur l’Olympe, permettant ainsi l’union céleste des deux amants.
Sur le plan musical, l’œuvre se révèle une découverte polystylistique fascinante. Elle oscille entre l’harmonie allemande, la virtuosité du bel canto et l’atmosphère légère d’Offenbach, intégrant des mélodrames, des airs charmants, des cavatines, des romances, des strettas et des chœurs. Berlioz avait salué le talent orchestral de Thomas, qualifiant son accompagnement de « savamment arabesqué » et évoquant une « lumière de bien-être atténuée par l’atmosphère ».
Thomas a astucieusement confié le rôle d’Éros à une mezzo-soprano, ce qui permet une interprétation particulièrement réussie. Antoinette Dennefeld incarne le dieu avec une beauté et une finesse remarquables. L’éclat soyeux de sa voix, associée à l’agilité de la soprano colorature Hélène Guilmette, crée une harmonie captivante dans les duos, empreints du « charme de la demi-teinte » qui caractérise l’opéra français de l’époque.
L’opéra intègre avec brio les bouffonneries des commères, Dafné et Bérénice, dans le style général de l’œuvre, grâce à des dialogues vifs, des mélodies entraînantes et des ensembles vocaux spectaculaires. Mercure, l’intrigant messager de Vénus, joue un rôle clé dans l’intrigue, interprété avec brio par le baryton Tassis Christoyannis, dont l’intonation douce et la diction impeccable apportent une touche de raffinement à l’ensemble.
L’Orchestre Philharmonique National Hongrois, dirigé par Györgyi Vashegyi, et son chœur, se distinguent par leur subtilité sonore, leur précision, leur dynamisme et leur sensibilité. Ils dépassent toutes les attentes en termes d’interprétation musicale et d’expression émotionnelle.
Conclusion : Cet enregistrement est un véritable délice pour les mélomanes. Au-delà de ses œuvres les plus connues, comme « Mignon » ou « Hamlet », « Psyché » révèle Thomas comme un compositeur français novateur et inspiré du XIXe siècle, à la hauteur de Gounod ou de Bizet. Malgré les quelques limitations de l’interprétation du rôle titre, il s’agit d’une nouveauté musicale et vocale exceptionnelle, qui rend hommage au travail précieux et rigoureux de la Fondation Palazzetto Bru Zane. La qualité sonore et l’équilibre entre les voix et l’orchestre sont également remarquables.
Dr Ingobert Waltenberger