Le film de Billy Wilder, L’As dans le trou (1951), dénonce avec une acuité troublante la fascination morbide du public pour le malheur et la manière dont les médias peuvent instrumentaliser la souffrance pour des gains d’audience. Une œuvre qui résonne encore aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux et du journalisme de divertissement.
L’intrigue, d’une simplicité glaçante, met en scène Charles Tatum, un journaliste cynique et sans scrupules. Lorsqu’un homme se retrouve piégé dans une grotte isolée du Nouveau-Mexique, Tatum voit là l’opportunité de relancer sa carrière en déclin. Plutôt que de se concentrer sur les efforts de sauvetage, il manipule l’information, prolongeant délibérément l’attente et transformant la tragédie en un spectacle médiatique sensationnel.
Autour de la grotte, un véritable parc d’attractions improvisé voit le jour : stands de nourriture, manèges, familles en pique-nique… La douleur de l’homme enseveli devient un divertissement collectif, une source de profit pour les commerçants et un appât à clics pour le journal de Tatum. « Les mauvaises nouvelles se vendent mieux, les bonnes nouvelles ne sont pas des nouvelles », proclame-t-il, résumant sa philosophie macabre.
Wilder, avec une lucidité dérangeante, anticipe ainsi les dérives du journalisme moderne, où l’information est souvent réduite à un spectacle, un cirque médiatique. Le film a d’ailleurs suscité une vive controverse à sa sortie, les journalistes se sentant stigmatisés par ce portrait impitoyable de leur profession. Des associations ont même appelé au boycott, dénonçant une atteinte à leur éthique.
L’écho de L’As dans le trou se retrouve dans d’autres événements tragiques, comme l’affaire de Vermicino en 1981, où des milliers de personnes s’étaient rassemblées pour suivre en direct les tentatives de sauvetage d’un enfant tombé dans un puits. Là encore, la tragédie avait été transformée en spectacle, avec l’arrivée de vendeurs ambulants et une couverture médiatique intensive.
Mais au-delà du journalisme, le film de Wilder interroge notre propre fascination pour le malheur. Comme le soulignait la poétesse Marina Tsvetaeva dans son poème « Lecteurs de journaux », nous sommes souvent des « mangeurs de chewing-gum » qui savourent les nouvelles les plus cruelles avec une complaisance morbide. Nous sommes, en quelque sorte, complices de la déshumanisation que dénonce le film.
Soixante-dix ans après sa sortie, L’As dans le trou reste d’une pertinence saisissante. Selon un rapport publié en 2025 par l’ONG Reporters sans frontières (RSF), l’Italie se classe parmi les pays d’Europe occidentale où la liberté de la presse est la plus menacée. Un rappel que la vigilance et l’esprit critique sont plus que jamais nécessaires pour préserver un journalisme indépendant et éclairé, et pour ne pas se contenter d’être de simples « lecteurs de journaux ».
L’essor des réseaux sociaux, avec leur logique de l’audience et de la viralité, n’a fait qu’amplifier ces dérives. Nous sommes tous, potentiellement, des petits Tatum, cherchant à tout prix à capter l’attention et à faire la une, au risque de sacrifier l’éthique et la vérité. Le film de Wilder, en fin de compte, est un miroir impitoyable qui nous renvoie à notre propre hypocrisie.
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