Publié le 7 novembre 2025 à 06h35. L’industrie de la restauration irlandaise est en crise, avec une vague de fermetures de restaurants malgré une consommation record de repas livrés à domicile. Cette situation paradoxale révèle une dépendance croissante aux plateformes de livraison et une pression financière insoutenable pour les établissements.
- 150 restaurants ont fermé leurs portes au premier trimestre 2025 en Irlande, en raison de la hausse des coûts.
- Les consommateurs irlandais dépensent 2,2 milliards d’euros par an en livraison de nourriture.
- Les commissions prélevées par les plateformes de livraison mettent en péril la viabilité économique des restaurants.
L’Association des restaurants d’Irlande (RAI) tire la sonnette d’alarme : le secteur est confronté à une crise existentielle. Au premier trimestre 2025, 150 restaurants ont baissé le rideau, conséquence directe de l’augmentation des coûts d’exploitation. Près des deux tiers des établissements ont constaté une baisse de leurs performances financières en 2024 par rapport à l’année précédente. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique plus large, avec plus de 600 restaurants, cafés et autres entreprises de restauration ayant cessé leurs activités au cours des 12 derniers mois, depuis septembre 2023, date à laquelle la TVA du secteur est revenue à 13,5 % après une période temporaire à 9 % (voir l’article de RTÉ).
Paradoxalement, alors que les restaurants ferment, les Irlandais continuent de dépenser massivement en livraison de repas. Les consommateurs déboursent désormais 2,2 milliards d’euros chaque année pour se faire livrer leurs plats à domicile (rapport Just Eat). Pendant la pandémie de Covid-19, les plateformes de livraison telles que Deliveroo (site web de Deliveroo), Uber Eats (site web d’Uber Eats) et Just Eat (site web de Just Eat) ont joué un rôle crucial en permettant à de nombreux restaurants de survivre aux confinements et aux restrictions imposées. Pour les établissements qui ne disposaient pas de leur propre service de livraison, ces plateformes ont offert un accès immédiat à une clientèle confinée, leur permettant de maintenir un niveau d’activité.
Cependant, ce qui a commencé comme une solution d’urgence est devenu une dépendance structurelle qui menace désormais les entreprises qu’elles avaient autrefois sauvées. Le coup de pouce temporaire apporté par les plateformes de livraison pendant les confinements a laissé place à une transformation durable du secteur, où les restaurants se retrouvent piégés dans des relations commerciales préjudiciables à leur viabilité à long terme. Plus de 8 000 entreprises de restauration sont confrontées à des fermetures, au rythme de plus de dix par semaine (article de RTÉ Primetime). Just Eat a généré plus de 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires au Royaume-Uni et en Irlande en 2023, tandis que les revenus de Deliveroo ont augmenté de 47,89 millions d’euros en 2023 pour atteindre 51,98 millions d’euros en 2024 (résultats de Deliveroo).
Le principal problème réside dans les commissions élevées prélevées par les plateformes de livraison, qui peuvent atteindre 25 à 35 % par commande (article du Guardian). Avec des marges bénéficiaires généralement faibles, situées entre 3 et 5 %, les restaurants n’ont d’autre choix que d’absorber ces coûts en réduisant leurs dépenses, notamment en diminuant les salaires de leurs employés. Le salaire moyen dans le secteur de l’hôtellerie représente désormais moins de la moitié du salaire industriel moyen en Irlande (article de l’Irish Times).
Au-delà des pressions financières immédiates, une transformation plus insidieuse est en cours : une érosion de l’identité de marque des restaurants. Les habitudes alimentaires ont évolué, les consommateurs commandant de plus en plus sur les plateformes plutôt que de choisir des établissements spécifiques. Les plateformes de livraison contrôlent les données des clients (données démographiques, habitudes de consommation, préférences alimentaires), tandis que les restaurants ne reçoivent que des informations limitées sur les commandes. La plateforme devient ainsi la principale relation de marque, réduisant les restaurants à de simples fournisseurs interchangeables sur un marché numérique.
Cette situation perturbe également le marché du travail. La livraison de nourriture offre une alternative d’emploi qui détourne les travailleurs potentiels des restaurants, déjà confrontés à des pénuries de personnel. Avec un salaire moyen d’un peu moins de 17 € de l’heure (statistiques du CSO), le secteur de l’hôtellerie a du mal à rivaliser avec les alternatives de la gig economy qui offrent des horaires plus flexibles. On estime que 40 000 travailleurs ont quitté l’industrie hôtelière irlandaise depuis la pandémie (rapport Skillnet Ireland).
Pour inverser cette tendance, une action concertée est nécessaire. Les restaurateurs doivent développer leurs propres capacités de livraison, créer des programmes de fidélisation de la clientèle et collaborer pour négocier de meilleures conditions avec les plateformes. Les associations professionnelles pourraient envisager des négociations collectives. Une alternative serait la création d’une coopérative de livraison à l’échelle du secteur, permettant aux restaurants de conserver le contrôle de leurs revenus et de leurs relations avec les clients.
Une intervention politique pourrait également être envisagée, avec des plafonds sur les commissions, l’obligation de partager les données avec les restaurants partenaires et des protections d’emploi plus strictes pour les livreurs. Sans mesures correctives, l’Irlande risque de perdre la diversité et l’indépendance de sa culture culinaire, au profit de plateformes numériques internationales. Le secteur de l’hôtellerie emploie plus de 250 000 personnes et représente une pierre angulaire de l’économie irlandaise (débats au Dáil).
« L’appétit de destruction a été satisfait. »
La relation entre les plateformes de livraison et les restaurants a évolué au-delà de la nécessité pandémique pour devenir une transformation structurelle du secteur. La question est maintenant de savoir si l’Irlande prendra les mesures nécessaires pour préserver une industrie de la restauration durable, au service des propriétaires, des travailleurs et des consommateurs.
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Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne représentent ni ne reflètent les opinions de RTÉ.
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