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Samuel Beckett on the Couch

Un psychiatre et psychanalyste britannique d’origine indienne, Wilfred Bion, a marqué son époque par une approche novatrice de l’inconscient, considérant l’analyse comme un art plutôt qu’une science. Son travail, particulièrement son exploration des relations interpersonnelles, continue d’influencer la…

Samuel Beckett on the Couch

Un psychiatre et psychanalyste britannique d’origine indienne, Wilfred Bion, a marqué son époque par une approche novatrice de l’inconscient, considérant l’analyse comme un art plutôt qu’une science. Son travail, particulièrement son exploration des relations interpersonnelles, continue d’influencer la pratique psychanalytique aujourd’hui.

Né en 1897 à Muttra, en Inde, d’un père européen et d’une mère anglo-indienne, Bion a été envoyé en pensionnat en Angleterre à l’âge de huit ans. Après avoir servi dans l’armée britannique pendant la Première Guerre mondiale, il a poursuivi des études à Oxford, puis à l’University College London, où il a obtenu son diplôme de médecine. C’est autour de 1946, alors qu’il entamait sa formation analytique à la British Psycho-Analytical Society, que son originalité a commencé à être reconnue, notamment grâce à ses travaux expérimentaux sur les relations de groupe, initiés durant la Seconde Guerre mondiale en tant que psychiatre militaire.

Son approche singulière n’a pas toujours été comprise de tous. La biographe Phyllis Grosskurth relatait dans son ouvrage « Melanie Klein: Her World and Her Work » qu’après une présentation de Bion, Melanie Klein, son ancienne analyste et qui le considérait comme un élève prometteur, a été retrouvée en larmes dans le couloir, déçue qu’il ne lui ait pas rendu hommage.

Bion se distinguait par sa conception de l’analyse. Contrairement à Freud, qui cherchait à légitimer la psychanalyse en la présentant comme une science médicale, Bion la percevait comme une forme d’art. Il estimait que les psychanalystes, à l’instar des « artistes, musiciens, scientifiques, découvreurs », étaient en quête de ce qui se situe « au-delà de notre compréhension ou de notre expérience » et ne devaient pas se limiter à « ce que nous comprenons ». Il remettait même en question la primauté de la conscience sur le rêve, considérant cette idée comme un « préjugé… en faveur de la musculature volontaire ».

Pour Bion, l’écoute en analyse ne se limitait pas aux mots. Il affirmait qu’un analyste « doit être capable d’écouter non seulement les mots, mais aussi la musique ». Il évoquait le cas d’un patient dont les divagations verbales n’avaient pas de sens apparent, mais qui, selon lui, « griffonnait en sons ». Il conseillait également aux analystes de tolérer la confusion, car l’histoire décousue d’un patient « formera la base d’une interprétation que vous formulerez six séances plus tard, six mois plus tard, six ans plus tard. C’est pourquoi il est si important d’avoir les sens ouverts à ce qui se passe ».

Bion était un grand admirateur du philosophe Maurice Blanchot, dont il citait souvent cette phrase : « La réponse est le malheur de la question ». En analyse, expliquait-il lors d’une conférence en 1976, il existe toujours une « envie d’apporter une réponse immédiate afin d’empêcher toute propagation du flot à travers la brèche qui existe ». Les analystes doivent résister à cette tentation de combler cette « brèche, ce trou béant où l’on n’a aucune connaissance » avec des réponses toutes faites. Il voyait d’ailleurs l’inconscient comme un « trou béant » d’où peuvent surgir des éléments imprévisibles.

Il soulignait l’importance d’une certaine vulnérabilité dans la relation analytique : « Dans chaque cabinet de consultation, il devrait y avoir deux personnes plutôt effrayées : le patient et le psychanalyste », déclarait-il lors d’un entretien la même année. « S’ils ne sont pas tous les deux effrayés, on se demande pourquoi ils se donnent la peine de chercher ce que tout le monde sait déjà ».

L’écrivain Samuel Beckett, qui a suivi une analyse avec Bion, décrivait son expérience comme une forme de libération : « déconnecté, fonçant à toute allure avec une grande liberté d’indécence et de conviction ». Après quelques semaines, ses symptômes ont commencé à s’atténuer, et après quelques mois, il a constaté que « les choses à la maison » lui semblaient « plus simples ». Cependant, ses symptômes réapparaissaient lors de séjours prolongés avec sa mère, une situation que Bion lui avait déconseillée. Il reprenait alors ses séances avec Bion et se sentait « mieux », ce qu’il considérait comme une « sorte de confirmation de l’analyse ». L’analyse a également semblé débloquer son écriture : « Je travaille dur sur le livre » – son premier roman publié, « Murphy » – « et cela avance très lentement, mais je ne crois pas qu’il y ait aucun doute désormais qu’il sera terminé tôt ou tard », écrivait-il en octobre 1935.

L’analyse n’a pas encouragé Beckett à s’adapter au monde extérieur, comme l’espérait sa mère, mais l’a plutôt conduit à une introspection profonde. Il a vécu des « souvenirs extraordinaires d’avoir été dans le ventre de sa mère, des souvenirs intra-utérins », comme il le raconterait plus tard à Knowlson. L’écrivain a commencé à considérer sa « condition malade » comme ayant débuté dans sa « préhistoire », le temps avant sa naissance. L’analyse a également contribué à libérer le style totalement original que l’on retrouve dans « Murphy », publié en 1938, dont le protagoniste préférerait être attaché nu à une chaise et « revivre dans son esprit » plutôt que de poursuivre des objectifs conventionnels tels qu’un emploi, le mariage ou l’argent. Dylan Thomas, dans une critique de l’ouvrage cette même année, le qualifiait de « bavardage freudien ».

Le 2 octobre 1935, vers la fin de l’analyse de Beckett, Bion l’invita à dîner – « une sole pressée mais bonne à l’Étoile, dans Charlotte Street », nota Beckett à McGreevy – suivi d’une conférence de Carl Jung. Une démarche aussi peu orthodoxe à l’époque qu’elle le serait aujourd’hui. « J’espère qu’il ne nous a pas fait de tort à tous les deux en m’invitant de cette manière », se demanda Beckett. La conférence était la troisième d’une série de cinq ; Bion en avait assisté à deux, ce qui laisse penser qu’il pensait que les idées de Jung pourraient être pertinentes pour son patient.

Effectivement, une remarque de Jung semble avoir catalysé leur travail ensemble. Jung évoquait la façon dont les enfants conservent une conscience particulière du monde dont ils émergent jusqu’à ce qu’un « voile d’oubli soit tiré » et qu’ils s’adaptent au monde extérieur. Il parlait de manière énigmatique d’une jeune fille qui vivait entre les mondes. « Elle n’était jamais complètement née », affirmait Jung.

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À propos de l’auteur: Antoine Girard

Antoine Girard couvre la culture et le divertissement, du cinéma à la musique en passant par les séries, les livres et les arts visuels. Il cherche à éclairer les œuvres, les tendances et leur réception.