L’éclatement des hostilités le 28 février, marquées par des attaques des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, a immédiatement paralysé l’approvisionnement en pétrole brut, en produits raffinés et en gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Golfe. Pour les maisons de commerce, qui agissent comme pivots entre producteurs et consommateurs, ce choc a d’abord été brutal.
Le paradoxe financier de Vitol et le choc du 28 février

Vitol, le plus grand négociant indépendant d’énergie au monde, s’est retrouvé dans une position précaire dès le début du conflit. Le cabinet de conseil Oliver Wyman a estimé que les maisons de commerce, dont Vitol — qui expédie en moyenne environ huit millions de barils de pétrole brut et d’autres produits par jour —, ont subi des pertes initiales s’élevant à plusieurs milliards de dollars.
Cette chute brutale s’explique par un mauvais timing stratégique : les traders avaient parié sur une baisse des prix de l’énergie. Lorsque les prix ont bondi suite aux ruptures d’approvisionnement dans cette région riche en hydrocarbures, ces positions sont devenues déficitaires. Parallèlement, les entreprises ont dû organiser en urgence le remplacement de cargaisons bloquées dans le Golfe pour honorer leurs engagements clients.
Pourtant, ce qui a commencé comme un désastre financier s’est mué en opportunité. Selon des informations rapportées par The Straits Times, Vitol a rassuré ses prêteurs sur sa résilience financière. Bien que la société suisse ne publie pas ses résultats, elle a indiqué lors d’un briefing auprès des banques avoir réalisé environ 2 milliards de dollars (2,5 milliards de dollars singapouriens) de bénéfices au cours du premier trimestre.
Trafigura et Gunvor : des performances trimestrielles records

Vitol n’est pas le seul acteur à avoir tiré profit du chaos. Le paysage du trading à Singapour montre une tendance généralisée où la volatilité devient un moteur de croissance. Trafigura, géant du pétrole et des métaux dont le siège est à Singapour, a enregistré l’un de ses meilleurs trimestres de l’histoire.
Le cas de Gunvor Group est encore plus frappant. Pour ce négociant indépendant, qui utilise Singapour comme l’un de ses principaux hubs mondiaux, les gains réalisés sur un seul trimestre ont surpassé la totalité de ses profits pour l’année 2025.
L’analyse de ces résultats suggère que si les positions initiales étaient perdantes, la capacité de ces firmes à pivoter rapidement et à exploiter les fluctuations erratiques des prix a compensé les pertes. La volatilité, souvent redoutée par les investisseurs classiques, est l’oxygène des traders de matières premières.
L’impact sur les denrées agricoles et la stratégie d’Agrocorp
Le conflit ne s’est pas limité aux hydrocarbures. Les produits agricoles, essentiels à la sécurité alimentaire de l’Asie-Pacifique et du Moyen-Orient, ont également subi les contrecoups des tensions géopolitiques. Agrocorp, négociant de matières premières agricoles fondé à Singapour, fournit des produits de base et des cultures spécialisées comme le blé, les légumineuses, le cacao, les grains de café et le riz.
Le directeur général d’Agrocorp, Vishal Vijay, a reconnu que l’entreprise a dû faire face à des défis immédiats pour les contrats signés avant le déclenchement du conflit.
« absorber l’augmentation des coûts »
Vishal Vijay, Directeur général d’Agrocorp
Malgré cette pression sur les marges, l’instabilité des marchés a ouvert des brèches rentables. Comme le souligne The Star, la direction d’Agrocorp voit dans ce chaos une opportunité tactique.
« Le conflit a introduit une volatilité considérable dans les prix des matières premières agricoles. Cette volatilité crée naturellement certaines opportunités de trading. »
Vishal Vijay, Directeur général d’Agrocorp
La mécanique du risque : entre contrats à prix fixe et couvertures
Le succès ou l’échec des maisons de commerce dans ce contexte repose sur une gestion millimétrée du risque. Le modèle économique est simple mais dangereux :
L’épisode récent au Moyen-Orient illustre parfaitement cette dynamique. Le passage brutal de pertes se comptant en milliards à des profits records montre que la résilience de ces entreprises ne dépend pas de la stabilité du monde, mais de leur capacité à naviguer dans l’instabilité.
L’enjeu pour les prochains mois reste la persistance de cette volatilité. Si le marché se stabilise, les opportunités de trading s’amenuisent. Mais tant que les tensions au Golfe persisteront, Singapour continuera de servir de centre névralgique pour ceux qui savent transformer le risque géopolitique en rendement financier.