Bien avant la Déclaration d’indépendance, un pamphlet percutant a semé les graines de la révolution américaine et mis fin à tout espoir de conciliation avec la Grande-Bretagne. Publié en janvier 1776, « Common Sense » de Thomas Paine a galvanisé l’opinion publique et préparé le terrain pour la naissance d’une nation.
Ce texte concis de seulement 47 pages a eu un impact considérable sur les colonies, « balayant tout dernier vestige de loyauté envers la couronne britannique », selon l’historien Joseph Ellis, biographe reconnu de Thomas Jefferson. Paine y argumentait avec une clarté déconcertante que l’indépendance était non seulement souhaitable, mais aussi nécessaire.
Selon Paine, tant que les colonies chercheraient la réconciliation, elles seraient perçues par les puissances étrangères comme des rebelles impliqués dans une querelle interne. Déclarer l’indépendance, en revanche, transformerait le conflit en une guerre entre États souverains, ouvrant ainsi la voie à des négociations de paix. Il soulignait également que l’aide de la France ou de l’Espagne ne pourrait être obtenue qu’en affichant une volonté ferme d’indépendance. Pourquoi, se demandait-il, ces rivaux de la Grande-Bretagne soutiendraient-ils des colons qui cherchaient simplement à se réconcilier avec la métropole ?
Paine anticipait également les craintes de nations européennes potentiellement réticentes à soutenir une révolution américaine. Il estimait qu’il était crucial pour les colons d’exposer clairement leurs griefs et leurs tentatives de résolution, afin de dissiper toute inquiétude quant à une possible contagion révolutionnaire. L’indépendance devait être présentée comme un dernier recours, comme l’affirmera plus tard la Déclaration, non motivée par des « causes légères et passagères », mais par la nécessité de restaurer des droits fondamentaux.
Le succès de « Common Sense » fut fulgurant. Sur une population de 2,5 millions d’habitants en 1776, plus de 500 000 exemplaires furent distribués – soit un exemplaire pour cinq Américains. Un tirage comparable à celui du premier tome de « Harry Potter à l’école des sorciers » (120 millions d’exemplaires vendus dans le monde) et bien supérieur à la popularité virale d’une vidéo comme celle de l’illusionniste Zach King (« Magic Broomstick », 2 milliards de vues).
John Adams, futur vice-président puis président des États-Unis, reconnaissait l’importance capitale de l’œuvre de Paine : « Sans la plume de Paine, l’épée de Washington aurait été brandie en vain. » George Washington lui-même ordonna la lecture du pamphlet à ses troupes, affirmant qu’il « opère un changement puissant dans l’esprit des hommes ».
Au-delà de ses arguments en faveur de l’indépendance, Paine dénonçait les abus de la monarchie, s’appuyant sur le récit biblique de Samuel (1 Samuel 8:5) et son avertissement concernant les dangers du pouvoir royal. Il appelait à un nouveau principe de gouvernance : « LA LOI EST ROI. Car de même que dans les gouvernements absolus, le roi est la loi, de même dans les pays libres, la loi devrait être le roi. »
Cette affirmation posait les fondations d’un principe américain fondamental : la primauté du droit, où l’État de droit prévaut sur les décisions arbitraires des individus. Si certaines familles américaines ont vu plusieurs de leurs membres accéder à la présidence (les Adams, les Bush, etc.), le pays n’a jamais connu de véritables dynasties politiques.
« Common Sense » ne se limitait pas à plaider pour l’indépendance. Paine y exposait également une théorie radicale du gouvernement, considérant son rôle comme extrêmement limité. « La société est produite par nos besoins, écrivait-il, et le gouvernement par notre méchanceté. » Il voyait la société comme une entité bienveillante, tandis que le gouvernement n’était qu’un instrument de coercition, « un mal nécessaire, même dans son meilleur état ».
Cette critique acerbe du gouvernement inquiéta certains, dont John Adams, qui craignait l’influence d’un pamphlet aussi populaire sur l’opinion publique. Cependant, la reconnaissance par Paine de l’importance des associations volontaires au sein de la « société » allait définir l’un des aspects les plus admirés de la démocratie américaine au cours de ses 250 ans d’histoire.
