Publié le 16 janvier 2024. Une nouvelle étude révèle un mécanisme insoupçonné reliant l’accumulation de graisse beige, un type de tissu adipeux, à la régulation de la tension artérielle et au risque d’hypertension, ouvrant la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques.
- L’étude démontre que la perte de graisse beige augmente la sensibilité des vaisseaux sanguins à l’angiotensine II, une hormone vasoconstrictrice.
- Les chercheurs ont identifié une enzyme, QSOX1, dont la surproduction, consécutive à la perte de graisse beige, déclenche un remodelage nocif des vaisseaux sanguins.
- Des données cliniques suggèrent que des mutations dans le gène PRDM16, impliqué dans la formation de la graisse beige, sont associées à une tension artérielle plus élevée.
L’obésité est un facteur de risque majeur d’hypertension artérielle, elle-même première cause de décès dans le monde. Si le lien entre les deux était établi, les mécanismes biologiques sous-jacents restaient longtemps obscurs. Une équipe de chercheurs a désormais mis en lumière un rôle clé du tissu adipeux beige dans le contrôle de la pression artérielle.
S’appuyant sur l’observation que les personnes disposant de davantage de graisse brune (un tissu similaire à la graisse beige) présentent un risque plus faible d’hypertension, les scientifiques ont créé des modèles murins dépourvus de capacité à former de la graisse beige. Ils ont constaté que cette absence entraînait une augmentation de la réactivité des vaisseaux sanguins à l’angiotensine II, une hormone qui provoque la constriction des vaisseaux et donc une élévation de la tension artérielle.
En bloquant l’action d’une enzyme impliquée dans le raidissement des vaisseaux sanguins, les chercheurs ont pu restaurer une fonction vasculaire saine chez les souris. Ces résultats, publiés dans la revue Science, révèlent un mécanisme jusqu’alors inconnu contribuant à l’hypertension et ouvrent des perspectives pour des traitements plus ciblés.
« Nous savons depuis longtemps que l’obésité augmente le risque d’hypertension et de maladies cardiovasculaires, mais la biologie sous-jacente n’a jamais été entièrement comprise »,
Paul Cohen, directeur du laboratoire de métabolisme moléculaire Weslie R. et William H. Janeway
Il est important de distinguer les différents types de graisse. La graisse blanche, la plus courante, stocke les calories. La graisse brune, présente chez les nouveau-nés et certains adultes, brûle de l’énergie et génère de la chaleur. La graisse beige, quant à elle, partage des caractéristiques avec les deux autres et peut être induite chez l’adulte. Des études antérieures avaient déjà suggéré un lien entre la présence de graisse brune et un risque réduit d’hypertension et d’autres troubles métaboliques.
Pour isoler l’impact de la graisse beige, l’équipe de recherche a conçu des souris génétiquement modifiées pour ne pas pouvoir former ce type de tissu adipeux. En supprimant le gène Prdm16, spécifiquement dans les cellules adipeuses, ils ont éliminé l’identité de la graisse beige sans affecter d’autres facteurs, tels que l’obésité ou l’inflammation. L’inflammation peut en effet jouer un rôle dans le développement de l’hypertension.
Les résultats ont été frappants : les vaisseaux sanguins de ces souris ont commencé à exprimer des marqueurs de graisse blanche, notamment l’angiotensinogène, un précurseur de l’angiotensine II. Les souris présentaient une tension artérielle plus élevée et un tissu fibreux s’accumulait autour des vaisseaux sanguins, les rendant moins flexibles. Les artères de ces animaux se sont avérées hypersensibles à l’angiotensine II.
« Nous avons été surpris de constater un remodelage aussi radical du tissu adipeux tapissant le système vasculaire »,
Mascha Koenen, chercheur postdoctoral au laboratoire Cohen
L’analyse de l’expression des gènes a révélé que l’absence de graisse beige activait un programme génétique favorisant la rigidité des tissus fibreux. Les chercheurs ont ensuite identifié une enzyme sécrétée par les cellules adipeuses dépourvues de graisse beige, QSOX1, impliquée dans le remodelage tissulaire observé dans certains cancers. Ils ont découvert que la graisse beige maintenait normalement QSOX1 inactive, et que sa surproduction déclenchait une cascade d’événements conduisant à l’hypertension.
Pour confirmer le rôle de QSOX1, ils ont créé des souris dépourvues à la fois du gène Prdm16 et du gène Qsox1. Ces souris ne présentaient ni graisse beige, ni dysfonctionnement vasculaire, confirmant ainsi le rôle central de QSOX1 dans ce processus.
Ces données révèlent un axe de signalisation indépendant de l’obésité, dans lequel la perte de l’identité de la graisse beige libère QSOX1, entraînant un remodelage nocif des vaisseaux sanguins et une augmentation de la tension artérielle. Des études sur de larges cohortes cliniques ont également montré que les personnes porteuses de mutations dans le gène PRDM16 présentent une tension artérielle plus élevée, ce qui confirme la pertinence de ces observations chez l’homme.
Cette étude est un exemple de “traduction inverse”, une approche scientifique consistant à utiliser des modèles animaux pour comprendre des phénomènes observés chez l’homme. Elle ouvre de nouvelles perspectives pour le développement de thérapies ciblant QSOX1 ou d’autres mécanismes impliqués dans la communication entre la graisse et les vaisseaux sanguins. Référence de l’étude.
