La surveillance de masse est une pratique ancrée dans l’histoire russe, allant bien au-delà des frontières de l’espionnage classique. Aujourd’hui, elle s’étend aux citoyens ordinaires, aux journalistes et aux opposants politiques, créant un climat de peur et de méfiance, particulièrement exacerbé par le conflit en Ukraine.
Le terme « naroujka », utilisé par les agents du renseignement russe, désigne la surveillance physique et le suivi des individus. Cette pratique, héritée de la police secrète tsariste, l’Okhrana, et perfectionnée par les régimes successifs, demeure un outil central pour les services de renseignement russes (RIS). « Les murs ont des oreilles », dit un proverbe russe, parfois complété par « et les rues ont des yeux ». Cette expression illustre la méfiance généralisée qui imprègne la société russe.
Des témoignages remontent aux années 1990, où des étudiants étrangers en échange en Russie se voyaient discrètement surveillés par des camarades étudiants et des professeurs, rapportant leurs activités au FSB, successeur du KGB. Dans certains cas, des étudiants ayant une formation militaire étaient même sollicités par le FSB, une approche à la fois brutale et maladroite.
Ces dernières années, l’intimidation s’est intensifiée. Dissidents, journalistes et même athlètes sont désormais victimes d’intimidations, d’agressions physiques, d’arrestations arbitraires et, dans certains cas, d’assassinats. Les citoyens étrangers sont également utilisés comme monnaie d’échange pour libérer des agents russes arrêtés à l’étranger.
Le FSB dispose de ressources considérables, notamment un accès légal à toutes les sociétés de télécommunications en Russie, grâce à des lois discrètement adoptées au début des années 2000. Cela a permis la création d’un État de surveillance moderne, signe avant-coureur du recul démocratique sous la présidence de Vladimir Poutine.
Des équipes de surveillance composées de milliers d’agents, issues de l’ancienne 7e direction du KGB, sont déployées à travers le pays. Elles surveillent les diplomates, les agents présumés du renseignement étranger, les journalistes, les travailleurs d’ONG, les hommes d’affaires et les citoyens russes considérés comme une menace pour le régime.
Les écoles de surveillance de Leningrad (Saint-Pétersbourg) étaient réputées pour former les meilleurs agents de surveillance de l’Union soviétique pendant la guerre froide. Aujourd’hui, le FSB continue d’investir massivement dans la surveillance, en utilisant à la fois des méthodes traditionnelles et des technologies de pointe, notamment des caméras de surveillance omniprésentes.
Dans les universités, les groupes de réflexion et les entreprises de défense, des agents de sécurité, appelés « OB », surveillent les contacts étrangers et exigent des citoyens russes qu’ils rendent compte de leurs relations. Ces agents, souvent issus du FSB, s’appuient sur un vaste réseau d’informateurs pour collecter des informations sur les activités et les opinions des personnes surveillées.
Ce réseau d’informateurs rivalise désormais avec ceux de la Stasi en Allemagne de l’Est, de la Gestapo en Allemagne nazie, et d’autres régimes despotiques, y compris la Corée du Nord et la Chine.
La surveillance en Russie ne se limite pas aux diplomates ou aux étrangers. Les universitaires, les journalistes et les chefs d’entreprise peuvent également se retrouver sous observation si Moscou y voit un intérêt stratégique. Il est donc essentiel de connaître les indicateurs de surveillance et de savoir comment y réagir.
Les Occidentaux voyageant en Russie sont souvent naïfs quant à l’omniprésence de la surveillance. Le RIS ne se contente pas de surveiller les individus présentant un intérêt réel pour l’espionnage ; il fabrique également des dossiers pour justifier son existence et son budget.
Les agents russes cartographient les habitudes des responsables étrangers, des hommes politiques et des hommes d’affaires afin de déterminer s’ils peuvent être recrutés ou ciblés pour d’autres opérations, telles que l’extorsion ou des tentatives d’assassinat. Ces pratiques s’inscrivent dans un contexte plus large de « jeux opérationnels », caractérisés par des pièges, des manipulations et des opérations d’agents doubles.
Malgré la beauté de l’histoire et du patrimoine culturel russe, voyager en Russie sous ce régime autoritaire comporte des risques considérables, tant pour les étrangers que pour les citoyens russes. Tant que le RIS conservera son rôle dominant dans la société, la surveillance restera un pilier de l’État russe.
