Mis à jour le 6 décembre 2025 à 08h21. La précocité est devenue la norme dans le cyclisme professionnel, poussant les équipes à dénicher les talents les plus jeunes. Mais cette course à la découverte des futurs champions a des conséquences, suscitant l’inquiétude quant au bien-être et au développement durable des coureurs.
Il fut un temps où l’on considérait qu’un cycliste professionnel ne pouvait réellement s’épanouir qu’après avoir passé plusieurs années à perfectionner son art. Aujourd’hui, la donne a changé : si un jeune coureur ne se distingue pas rapidement, les équipes n’hésitent plus à passer à autre chose. Ce phénomène, apparu il y a moins d’une décennie, a profondément transformé le processus de développement des athlètes.
Tout a commencé avec des coureurs exceptionnels comme Remco Evenepoel. Champion du monde junior en contre-la-montre et sur route en 2018, il a été recruté par l’équipe Deceuninck Quick-Step à seulement 18 ans. Puis, Tadej Pogacar a accentué cette tendance, mettant en lumière les jeunes talents en terminant troisième de la Vuelta à 20 ans et en remportant son premier Tour de France à 21 ans.
Depuis, d’autres jeunes coureurs ont suivi le même chemin : Paul Seixas a rejoint le WorldTour à 18 ans et y excelle, tout comme Matthew Brennan. Le champion américain Quinn Simmons, Juan Ayuso et Cian Uijtdebroeks ont également fait leurs débuts professionnels à cet âge. Cette succession de précocités a créé une véritable frénésie parmi les équipes professionnelles, qui intensifient leurs efforts pour dénicher la prochaine grande star et n’hésitent pas à s’intéresser aux coureurs encore juniors.
Les équipes sont soumises à une forme de « FOMO » (Fear Of Missing Out, la peur de passer à côté d’une opportunité), ce qui les pousse à recruter très tôt. Cependant, cette stratégie, bien qu’ayant conduit à certains succès, a également des effets secondaires. C’est pourquoi plusieurs acteurs influents du monde du cyclisme estiment qu’un changement est nécessaire.
Adam Hansen, président de l’Association des coureurs professionnels CPA, s’inquiète depuis longtemps des risques d’épuisement professionnel et de blessures chez les jeunes coureurs. Il souligne que la recherche de nouveaux Pogacar ou Evenepoel est légitime, mais uniquement si les talents identifiés sont préparés à supporter la pression.
« Nous pensons qu’il devrait y avoir quelque chose pour protéger les coureurs, car beaucoup d’équipes du WorldTour recrutent des jeunes trop tôt et ils s’épuisent trop vite. C’est parce qu’on leur met trop de pression. »
Adam Hansen, président de la CPA
Pour chaque étoile montante, il existe des coureurs qui peinent à gérer la charge de travail, qui sont submergés par la pression et qui n’atteignent jamais leur plein potentiel. La tactique consistant à recruter plusieurs jeunes coureurs dans l’espoir qu’un ou deux percent est, selon Hansen, dangereuse.
Le cas d’Oscar Svendsen, champion du monde junior du contre-la-montre en 2012, est révélateur. Malgré un potentiel immense, il a quitté le cyclisme à seulement 20 ans. D’autres exemples, comme ceux de Jean François Bernard, Roy Knickman ou Campbell Flakemore, illustrent les difficultés rencontrées par les jeunes coureurs confrontés à des attentes trop élevées.
Jens Raes, agent de la société Wasserman, observe également cette tendance inquiétante :
« Je vois des coureurs prendre leur retraite très prématurément. Il y en a beaucoup qui disparaissent d’un coup. J’ai suivi certains coureurs dans le passé, mais je n’ai finalement pas commencé à travailler avec eux. Et puis, un ou deux ans plus tard, on lit un article sur un grand talent, un futur prodige, qui annonce sa retraite à 21 ans. C’est dommage. »
Jens Raes, agent Wasserman
Raes souligne que les équipes ne semblent plus accorder autant d’importance aux performances des coureurs de moins de 23 ans, estimant que la concurrence est moins relevée à ce niveau. Il note également que la législation nationale peut compliquer la mise en place de règles strictes concernant l’âge minimum pour devenir professionnel.
Cependant, l’UCI pourrait imposer des limites, par exemple en interdisant aux coureurs de participer à un grand tour avant un certain âge. Alex Carera, l’agent de Tadej Pogacar et Isaac del Toro, reconnaît les inquiétudes, tout en soulignant que ces deux coureurs ont fait leurs débuts avec l’UAE Team Emirates à l’âge de 20 ans, ce qui a contribué à leur succès.
« Avec les jeunes coureurs, je suis d’accord qu’après deux ans en catégorie junior, si vous n’avez pas obtenu un résultat vraiment spécial, il faut attendre au moins un an dans une équipe de développement avant de passer directement dans une équipe WorldTour. »
Alex Carera, agent
L’objectif, selon Raes, est de permettre aux coureurs de s’épanouir pleinement à 24, 25 ou 26 ans, après avoir suivi un parcours de développement adapté. Il insiste sur l’importance de ne pas brûler les étapes et de laisser aux jeunes coureurs le temps de progresser à leur propre rythme.
La CPA travaille actuellement sur une proposition à soumettre à l’UCI, au groupe de sécurité SafeR et au Conseil du cyclisme professionnel. Il reste à déterminer les détails de cette proposition, mais l’objectif est clair : protéger les jeunes coureurs et garantir leur développement durable.

