Publié le 14 octobre 2025 à 04h00. L’agence américaine de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) intensifie sa surveillance des réseaux sociaux pour traquer les immigrés, en recrutant massivement des analystes et en s’appuyant sur l’intelligence artificielle, une pratique qui soulève de vives inquiétudes quant au respect des libertés civiles.
- L’ICE lance un appel d’offres pour embaucher au moins 30 analystes chargés de surveiller les plateformes comme Facebook, TikTok, X et YouTube.
- Des milliards de dollars, issus notamment de la réforme fiscale de Donald Trump, sont alloués à ces programmes de surveillance.
- Des experts juridiques et des défenseurs des droits civiques dénoncent une atteinte à la vie privée et à la liberté d’expression.
Les autorités américaines de l’immigration renforcent considérablement leur capacité de surveillance numérique. L’Immigration and Customs Enforcement (ICE) cherche à recruter des dizaines d’analystes pour scruter les réseaux sociaux, dans le but d’identifier et de localiser les personnes en situation irrégulière. Cette initiative, qui s’inscrit dans une politique d’expulsions plus agressive, suscite l’inquiétude des défenseurs des droits civiques qui y voient une violation potentielle des libertés constitutionnelles.
Le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a publié un appel d’offres visant à engager des entreprises privées capables de déployer au moins 30 analystes dans les centres de surveillance de l’ICE situés à Williston (Vermont), près de la frontière canadienne, et à Santa Ana, en Californie. Ces analystes seront chargés d’une surveillance continue, 24 heures sur 24, en utilisant des technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle, pour identifier des pistes et faciliter les opérations d’expulsion.
L’ICE recherche des « services d’analyse et de génération de pistes » conformes à sa mission d’application de la loi, afin de localiser les individus considérés comme une « menace pour la sécurité nationale ». Les informations collectées proviendront de diverses sources, notamment des bases de données commerciales et policières, ainsi que des plateformes de médias sociaux et d’autres contenus accessibles au public. L’intelligence artificielle jouera un rôle clé dans l’automatisation et l’amélioration de l’efficacité de cette surveillance.
Cette offensive contre l’immigration s’inscrit dans la continuité de la politique de l’administration Trump, qui avait promis des expulsions massives et avait même établi des quotas d’arrestations quotidiennes, atteignant, selon certains rapports, jusqu’à 3 000 détentions par jour – un chiffre qui n’a jamais été pleinement atteint. Malgré cet échec partiel, l’ICE est devenue l’agence la plus puissante du gouvernement fédéral, bénéficiant d’un accès étendu aux données d’autres administrations, telles que l’Internal Revenue Service (IRS) et le ministère de la Santé.
L’agence a également reçu des financements considérables, estimés entre 70 et 170 milliards de dollars, grâce à la réforme fiscale de Trump, approuvée l’été dernier. Cette réforme prévoit notamment une allocation de 5,9 milliards de dollars pour les « nouvelles technologies ». À titre de comparaison, le FBI dispose d’un budget annuel d’un peu plus de 10 milliards de dollars.
Avec ces ressources accrues, l’ICE a intensifié ses efforts de surveillance à grande échelle, y compris sur les réseaux sociaux. Cette pratique profite de la portée massive offerte par les entreprises technologiques privées, ce qui alerte les défenseurs des droits civiques et des immigrés, qui craignent des atteintes à la liberté d’expression, à la vie privée et à la démocratie.
« Presque tout ce que les gens publient sur les réseaux sociaux peut potentiellement être utilisé contre eux. Une simple publication dans un groupe WhatsApp ou sur Facebook peut les mettre sur le radar de l’ICE. »
Alberto Fox-Cahn, avocat et fondateur du Surveillance Technology Oversight Project (STOP)
Selon Alberto Fox-Cahn, les comptes réservés aux abonnés approuvés ne garantissent pas la confidentialité, car « l’ICE et d’autres organismes chargés de l’application de la loi ont créé d’énormes réseaux de faux comptes pour collecter des informations ». Il ajoute que « de nombreuses personnes utilisent WhatsApp, qui est crypté, sans se rendre compte que les informations sur chacune de leurs communications sont disponibles pour l’ICE et d’autres organismes chargés de l’application des lois ». Meta, la société mère de WhatsApp, n’a pas répondu aux demandes de commentaires concernant cette affaire. Le DHS et l’ICE non plus.
L’utilisation des médias sociaux par l’ICE pour surveiller les individus constitue une atteinte à la démocratie, selon les critiques. Les autorités utilisent de nombreux outils pour accéder à des informations que les individus considèrent comme privées.
Ismael Labrador, un avocat spécialisé en droit de l’immigration basé à Miami, témoigne que plusieurs de ses clients lui ont exprimé leurs inquiétudes concernant leurs publications sur les réseaux sociaux. Après une descente de police dans une discothèque de Miami, un client lui a demandé si une photo du club qu’il avait publiée sur Facebook avait pu alerter les autorités. Labrador affirme qu’il avertit désormais ses clients demandeurs d’asile, que le gouvernement « persécute », de faire attention à ce qu’ils publient, car « tout commentaire qui n’est pas conforme aux principes [de cette administration] peut être mal interprété ».
Thomas Kennedy, de la Florida Immigrant Coalition (FLIC), explique que les sous-traitants du gouvernement qui surveillent les réseaux sociaux « vont chercher à voir si quelqu’un a publié une opinion politique, quelque chose d’hyperbolique » pour mener ce qu’ils appellent une « expédition de pêche », une recherche vaste et infondée sans motifs spécifiques.
Alors que la présence d’agents de l’ICE dans les villes du pays crée des tensions et pousse les immigrés dans l’ombre, l’ombre de l’agence s’étend désormais également au cyberespace.
