Publié le 24 septembre 2023. Au-delà de la polémique récente autour du geste de la statue de Molly Malone à Dublin, un nouvel ouvrage rappelle l’histoire méconnue et la résilience des commerçantes de rue qui ont façonné le paysage urbain de la capitale irlandaise pendant des siècles.
L’agitation provoquée par les photos d’une main posée sur la statue de Molly Malone, icône de Dublin, a paradoxalement mis en lumière un aspect souvent négligé de l’histoire de la ville : celle des commerçants de rue, et plus particulièrement des femmes, qui animaient ses rues bien avant l’ère du tourisme de masse.
Susan Marie Martin, dans son livre Les commerçantes de rue de Dublin, 1882-1932, retrace l’épopée de ces travailleuses acharnées, confrontées à des réglementations de plus en plus strictes et à une hostilité croissante de la part des autorités et d’une partie de la population. L’ouvrage s’ouvre sur un aperçu historique du commerce ambulant, remontant jusqu’au XVIIe siècle, avec une scène frappante : en 1689, des dizaines de « femmes aux huîtres, aux volailles et aux herbes » côtoyaient la noblesse pour saluer le roi Jacques II lors de sa visite à Dublin, dansant même à ses côtés jusqu’au château.
L’auteure, forte de son expérience avec son précédent ouvrage sur les châles de Cork, se concentre sur les destins individuels, cherchant dans les archives les traces de ces vies souvent effacées. Elle met notamment en lumière le cas d’Ellen Preston, une mère de 12 enfants qui a travaillé pendant 43 ans « sous la pluie et la neige », revenant sur son emplacement de vente quelques jours seulement après avoir accouché. Témoignage poignant, elle expliqua devant un tribunal qu’elle vendait pour pouvoir maintenir ses enfants à l’école le plus longtemps possible.
Le livre décrit un réseau dense de commerçants qui s’étendaient de O’Connell Street à Wicklow Street, mais aussi les difficultés qu’ils rencontraient. Le Street Trading Act de 1926 a marqué un tournant, avec des conséquences désastreuses pour beaucoup. L’époque était marquée par des interventions policières répétées et une stigmatisation sociale. Un éditorial du Irish Times dénonçait ainsi les commerçants, accusés de « défigurer » les rues de la capitale, comparant le chaos qu’ils occasionnaient à un « bazar oriental ou un ghetto continental ». On leur reprochait également de concurrencer les commerces établis et de troubler l’ordre public.
Malgré ces obstacles, les commerçantes de rue n’ont pas manqué de courage et de solidarité. Des incidents, comme celui où des femmes ont jeté du poisson et des fruits sur les gardaí (policiers irlandais) lors d’une descente sur leur étal dans George’s Street, ont fait la une des journaux locaux. Elles ont également bénéficié du soutien de personnalités influentes, telles que Sarah Cecilia Harrison, artiste et première femme conseillère municipale de Dublin, Robert Biscoe, député, Alfie Bryne, futur maire de Dublin, et Sean T O’ Kelly, futur président de la République, qui les décrivait comme des « gens honnêtes, travailleurs et industrieux » contribuant indirectement aux finances de la ville.
L’ouvrage rend hommage à ces femmes oubliées, dont la présence a contribué à façonner l’identité de Dublin. Aujourd’hui, les touristes continuent de toucher le sein de la statue de Molly Malone, symbole de la ville. Peut-être serait-il judicieux d’ajouter un code QR sur le socle de la statue, renvoyant vers le livre de Susan Marie Martin, afin d’offrir aux visiteurs une perspective plus complète sur l’histoire des femmes qui arpentaient autrefois les rues de Dublin avec leurs brouettes.

