Ces figures d’anti-héros, souvent adulées par une certaine génération, sont-elles réellement des modèles à suivre ? Une analyse plus attentive des personnages emblématiques comme Travis Bickle, Patrick Bateman ou Tyler Durden révèle qu’ils sont avant tout des mises en garde, des portraits glaçants des conséquences d’une solitude et d’une colère mal gérées.
Taxi Driver, le chef-d’œuvre de Martin Scorsese sorti en 1976, est sans doute l’exemple le plus frappant. Le film suit Travis Bickle (Robert De Niro), un ancien Marine reconverti en chauffeur de taxi nocturne à New York. L’insomnie et l’isolement le poussent à accepter ce travail, où il erre entre salles de cinéma pour adultes et diners, côtoyant d’autres chauffeurs cabossés par la vie. Parmi eux, Wizard (Peter Boyle) se distingue par sa lucidité désabusée : il accepte la décrépitude de la ville sans sombrer dans la rage.
Travis, lui, nourrit un ressentiment permanent, sans chercher à améliorer sa situation. Sa brève relation avec Betsy (Cybill Shepherd) tourne court lorsqu’il l’invite à un film X, une erreur de jugement qui le plonge dans le désespoir. « Prendre quelqu’un que l’on connaît à peine à un film pornographique à minuit n’est pas une idée de rendez-vous appropriée », pour paraphraser l’auteur de cet article.
Déçu et désespéré, Travis s’enfonce dans sa solitude. C’est à ce stade que l’on observe une forme d’amertume, un sentiment d’injustice face à l’échec sentimental. Malgré une situation financière stable et une apparence physique qui ne le désavantage pas, il réagit non pas par une introspection, mais par une rancœur grandissante. Il se procure alors des armes à feu et adopte une attitude provocatrice, incarnée par sa célèbre réplique : « You talkin’ to me? » (Tu me parles à moi ?).
Travis a besoin d’un exutoire à sa colère, mais la violence lui apparaît comme la solution la plus facile. Il est déterminé à faire du mal, et la tension du film réside dans l’incertitude quant à sa cible et la question de savoir si ses motivations pourraient, d’une manière ou d’une autre, être justifiées.
Taxi Driver se conclut sur une note volontairement ambiguë, qui invite à la réflexion. Il est facile de comprendre comment l’isolement et l’obsession peuvent conduire à un point de rupture psychologique. Mais le film est surtout une illustration saisissante de ce qu’il ne faut pas faire face à l’hostilité du monde. On retrouve ce même contraste dans Falling Down (1993), avec William Foster et le détective Prendergast. Tous deux sont confrontés à des difficultés, mais l’un choisit la violence, tandis que l’autre trouve sa force dans la responsabilité et le lien social. De même, Travis et Wizard incarnent deux trajectoires opposées : malgré leur solitude et leur travail similaires, leurs perspectives les mènent sur des chemins radicalement différents.
Il ne s’agit pas de renoncer à apprécier ces films, bien au contraire. Taxi Driver reste une critique acerbe de ce que peut engendrer la solitude masculine, lorsqu’elle est associée à un sentiment de droit et à la colère. Ces œuvres méritent d’être célébrées, mais leurs personnages ne doivent pas être considérés comme des modèles. Patrick Bateman, Tyler Durden, William Foster et Travis Bickle sont des avertissements, des études de cas minutieusement construites par des réalisateurs talentueux pour illustrer les conséquences d’une spirale infernale sans remise en question.
Taxi Driver est actuellement disponible sur Max.
