Publié le 2024-02-29 14:35:00. Une étude inédite révèle que modifier temporairement la perception que l’on a de son propre corps peut faciliter la remémoration de souvenirs autobiographiques, y compris ceux de l’enfance, ouvrant des perspectives sur la compréhension de la mémoire et de son lien avec le corps.
- Une illusion d’optique, appelée « illusion d’enfacement », permet de modifier l’image de son propre visage pour le rajeunir.
- Les participants à l’étude ont retrouvé des souvenirs d’enfance plus détaillés après avoir été exposés à cette illusion.
- Ces résultats pourraient mener à de nouvelles méthodes pour accéder à des souvenirs oubliés, notamment chez les personnes souffrant d’amnésie infantile.
Des chercheurs de l’Université Anglia Ruskin (ARU) de Cambridge ont mis en évidence un lien insoupçonné entre la perception de son propre corps et la capacité à se souvenir d’événements passés. Leur travail, publié dans la revue Scientific Reports, partie du groupe de journaux Nature, est le premier à démontrer qu’il est possible d’améliorer l’accès aux premiers souvenirs en modifiant temporairement l’image que l’on a de son visage.
L’expérience s’est appuyée sur une technique connue sous le nom d’« illusion d’enfacement ». Cette illusion donne aux participants l’impression que le visage qu’ils voient sur un écran – un visage modifié pour ressembler à leur propre visage enfantin – est en réalité leur propre reflet. Chaque participant a ainsi observé une vidéo en direct de son visage, altéré numériquement pour simuler son apparence dans l’enfance. L’image réagissait aux mouvements de la tête du participant, renforçant l’illusion que le visage affiché était le sien. Un groupe témoin a suivi la même procédure, mais en visualisant son visage adulte habituel.
Après l’illusion, les participants ont été soumis à un entretien de mémoire autobiographique visant à faire émerger des souvenirs de leur enfance et de l’année précédente. Les chercheurs ont ensuite analysé le niveau de détail présent dans les récits des participants.
Les résultats sont frappants : ceux qui avaient vu leur visage rajeuni se souvenaient d’événements de leur enfance avec beaucoup plus de précision et de détails que ceux qui avaient vu leur visage adulte. Cette découverte apporte la première preuve concrète que des changements subtils dans la perception de son propre corps peuvent influencer la profondeur et la richesse de nos souvenirs lointains.
Selon le Dr Utkarsh Gupta, auteur principal de l’étude, qui a mené ces recherches dans le cadre de son doctorat à l’ARU et est désormais chercheur en neurosciences cognitives à l’Université du Dakota du Nord :
« Tous les souvenirs que nous avons ne sont pas seulement des expériences du monde extérieur, mais aussi des expériences de notre corps, qui est toujours présent. Nous avons découvert que des changements temporaires dans le corps, en particulier l’incarnation d’une version enfantine de son propre visage, peuvent améliorer considérablement l’accès aux souvenirs d’enfance. Cela pourrait être dû au fait que le cerveau code les informations corporelles dans le cadre des détails d’un événement. La réintroduction de signaux corporels similaires peut nous aider à retrouver ces souvenirs, même des décennies plus tard. »
La professeure Jane Aspell, directrice du Self & Body Lab à l’Université Anglia Ruskin, explique que l’objectif était de comprendre si le corps pouvait servir de déclencheur pour les souvenirs d’enfance :
« Lorsque nos souvenirs d’enfance se sont formés, nous avions un corps différent. Nous nous sommes donc demandés : si nous pouvions aider les gens à ressentir à nouveau certains aspects de ce corps, pourrions-nous les aider à se souvenir de leurs souvenirs de cette époque ? Nos résultats suggèrent que le moi corporel et la mémoire autobiographique sont liés, dans la mesure où des changements temporaires dans l’expérience corporelle peuvent faciliter l’accès à des souvenirs autobiographiques distants. »
Les chercheurs envisagent désormais d’explorer d’autres illusions corporelles plus sophistiquées pour débloquer des souvenirs d’autres périodes de la vie, voire de la petite enfance. À terme, cette approche pourrait même conduire à des interventions visant à améliorer la mémoire chez les personnes souffrant de troubles de la mémoire.
