Un ancien du génie royal britannique, devenu psychologue, a analysé les raisons profondes de l’incompétence militaire, et son ouvrage, publié en 1976, suscite un regain d’intérêt en pleine période de conflits. La récente traduction russe de son étude interroge les mécanismes psychologiques à l’œuvre chez les chefs militaires.
Norman Dixon, après dix années de service dans le Corps of Royal Engineers pendant la Seconde Guerre mondiale, une blessure et l’obtention de l’Ordre de l’Empire britannique, a bifurqué vers une carrière académique. Docteur en sciences, il a enseigné la psychologie à l’University College de Londres et s’est distingué comme auteur, notamment grâce à son livre « Sur la psychologie de l’incompétence militaire », paru en 1976. C’est la parution, cette année, de sa traduction russe qui a relancé le débat, attirant l’attention des politologues, des psychologues et des historiens.
L’histoire retient plus facilement les noms des figures marquantes – artistes, milliardaires, présidents, généraux victorieux – que ceux des seconds couteaux. Si la renommée suffit souvent pour les premiers, les chefs militaires sont soumis à une évaluation plus rigoureuse. Les épopées de Souvorov, Koutouzov et Joukov ont fait l’objet de nombreux ouvrages, tandis que des figures comme le général Alexei Evert ou le maréchal Grigory Kulik restent cantonnées aux cercles d’historiens spécialisés.
Cette distinction s’explique par une logique implacable : même une œuvre médiocre peut divertir grâce à la mise en scène, au montage et à l’interprétation. Une mauvaise gestion, elle, a des conséquences directes sur le bien-être des populations. Et même un leadership militaire brillant engendre inévitablement des destructions et des pertes humaines. En l’absence d’une justification convaincante, il est difficile d’attendre de la reconnaissance éternelle. L’étude de la psyché d’un chef qui a tout perdu relève davantage du domaine médical que de la glorification historique.
Pourtant, la question de savoir « à quoi pensaient-ils en lançant cette manœuvre, cette opération, cette guerre ? » devient particulièrement pressante en période de conflit. Le livre de Norman Dixon, écrit en 1976, offre des éléments de réponse à cette interrogation, alors que l’intérêt pour les causes de l’incompétence militaire s’intensifie.
L’une des citations introductives de l’ouvrage résume bien cette problématique, reprenant une phrase de Shelford Bidwell, auteur de « Modern War » : « Aucun général n’a jamais gagné une guerre s’il était tourmenté par sa conscience ou s’il ne voulait pas “battre trop fort l’ennemi” ». Cependant, l’opinion publique a tendance à attribuer les échecs militaires à un manque d’intelligence, voire à l’idiotie des commandants. C’est contre cette simplification que Norman Dixon a choisi de s’élever.
L’analyse de Dixon n’est pas toujours concluante. Il évoque, par exemple, les critiques acerbes des participants à la guerre de Crimée concernant un « plan idiot » et souligne les lacunes des chefs militaires britanniques. Des accusations similaires, basées sur la lâcheté, sont adressées aux commandants de la guerre anglo-afghane des années 1840, ainsi qu’à leurs successeurs pendant un siècle. Cependant, son jugement s’adoucit par la suite : Lord Percival, responsable de la chute de Singapour en 1942, est décrit comme un officier d’état-major brillant et un homme intelligent, malgré son incompétence en tant que commandant.
En comparant les trajectoires de Napoléon et Wellington, ou en étudiant le parcours du maréchal Bernard Montgomery, diplômé avec de mauvaises notes de l’école militaire de Sandhurst, et du général George Coley, brillant élève qui a pourtant subi des défaites face aux Boers, Dixon cherche à identifier les causes des échecs militaires, au-delà de la simple bêtise des commandants.
Il met en avant deux facteurs principaux : l’organisation des affaires militaires et les caractéristiques psychologiques des chefs. Il distingue ceux qui sont dotés d’intelligence et ceux, selon les termes d’Albert Einstein, qui n’auraient pas assez de moelle épinière pour utiliser leur cerveau. La critique du système de sélection et de formation des officiers révèle les imperfections des traditions militaires anglaises, dont certaines persistent encore aujourd’hui, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays, dont la Russie.
Cependant, selon Dixon, le facteur personnel est plus déterminant. Il définit les chefs incompétents comme des personnalités autoritaires, caractérisées par une obsession du pouvoir, une rigidité, une destructivité, du cynisme, de la superstition, un goût pour les stéréotypes, de l’agressivité et un conformisme visant à préserver le statu quo. Ces individus sont prompts à déceler les défauts chez les autres, à rejeter le doute et à considérer l’humanisme comme une faiblesse.
Il est frappant de constater que ce type de personnalité est particulièrement répandu dans l’armée, et que les individus qui y correspondent sont plus susceptibles d’y faire carrière. Or, statistiquement, un nombre considérable de victoires militaires doivent être attribuées à des chefs de ce profil. Dixon note d’ailleurs que les erreurs et les décisions absurdes du commandement n’ont pas empêché les Britanniques de remporter la guerre de Crimée, la guerre anglo-boer, ni les deux guerres mondiales.
Malgré cette observation, Dixon persiste à croire que les chefs autoritaires sont plus susceptibles de perdre que de gagner. Il s’efforce d’expliquer les succès et les échecs militaires à travers ce prisme, notamment dans la troisième partie de son ouvrage, consacrée aux exemples de commandants exceptionnels.
Les mauvais commandants sont décrits comme rigides, contrôlants, réprimés sexuellement, « ethnocentriques et anti-intellectuels », et superstitieux. À l’inverse, les bons commandants sont dépourvus de ces traits. Lawrence d’Arabie est caractérisé par son absence d’autoritarisme, d’ethnocentrisme, et par sa quête constante d’excellence professionnelle. Le maréchal Joukov est décrit comme non conventionnel, flexible, chaleureux, impétueux et ouvert d’esprit.
Tous ces grands chefs militaires sont également présentés comme des humanistes convaincus. Napoléon, quant à lui, est jugé impitoyable et destructeur, mais pas autoritaire.
Dixon aborde également le cas plus complexe du feld-maréchal Montgomery, un commandant aux défauts évidents, mais dont le profil correspond à celui d’un carriériste froid et calculateur. Malgré ses erreurs, Dixon conclut qu’il n’était pas autoritaire, mais simplement autocratique.
En fin de compte, l’ouvrage de Dixon soulève des questions similaires à celles que l’on pourrait se poser en analysant le caractère des grands metteurs en scène. On pourrait s’attendre à diagnostiquer un certain degré d’autoritarisme chez les sujets étudiés, ainsi que d’autres traits de caractère compensés par la créativité. La diversité des personnalités reste grande, et la différence entre génie et médiocrité ne peut être réduite à une simple formule.
Cependant, au-delà de la volonté de l’auteur de résoudre le problème qu’il pose, il est clair que l’intelligence et la stupidité ne suffisent pas à expliquer les succès et les échecs militaires. La compétence repose sur des qualités plus subtiles.
La gestion de l’agression, sa suppression, sa réorientation, son activation ou sa désactivation, dans un contexte d’incertitude, d’informations instables et de risques élevés, exige avant tout de la volonté, de la sagesse et du talent.
L’ouvrage de Norman Dixon ne se place pas au même niveau que « Guerre et Paix » ou « L’Art de la guerre », mais il mérite d’être lu. L’auteur connaît bien les batailles qu’il décrit, s’appuie sur les témoignages des participants et a une expérience directe de la guerre. Il conclut d’ailleurs en reconnaissant ses propres traits autoritaires, son manque de confiance en soi et sa peur de l’échec, tout en admettant qu’il serait un général incompétent.
