Publié le 24 décembre 2025. Une part croissante des minéraux essentiels à la transition énergétique est détournée vers l’industrie de l’armement aux États-Unis, compromettant les efforts mondiaux pour lutter contre le changement climatique et alimentant une nouvelle course aux armements.
- Le département américain de la Défense prévoit d’accumuler 7 500 tonnes de cobalt, une quantité suffisante pour produire 80,2 GWh de capacité de stockage par batterie.
- Au moins 38 minéraux essentiels à la transition verte figurent déjà dans les listes de matériaux stratégiques du programme de stockage militaire américain.
- Le Pentagone intervient directement sur le marché minier, acquérant des participations et influençant les chaînes d’approvisionnement.
Les ressources minérales cruciales pour un avenir énergétique durable – lithium, cobalt, graphite, terres rares – se retrouvent de plus en plus affectées à la production de munitions et de technologies militaires de pointe. Deux études récentes mettent en lumière cette tendance paradoxale, révélant un détournement silencieux des minéraux de la transition énergétique vers des objectifs militaires, exacerbé par les tensions géopolitiques, notamment avec la Chine.
L’étude Le stock croissant de minéraux militaires, menée par le projet de sécurité de transition, et L’exploitation minière pour la guerre : évaluation des stocks de minéraux du Pentagone, de la chercheuse Lorah Steichen, démontrent que le département américain de la Défense accumule massivement des ressources clés. Selon les données, le Pentagone prévoit d’accumuler 7 500 tonnes de cobalt via la Defense Logistics Agency (DLA). Cette quantité, soulignent les chercheurs, permettrait de produire 80,2 GWh de capacité de stockage par batterie (soit plus du double de la capacité actuelle de stockage d’énergie aux États-Unis) ou de fabriquer 100 000 bus électriques.
Au lieu de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ces minéraux sont immobilisés dans des réserves stratégiques et destinés à alimenter des systèmes autonomes, des armes de précision et des plateformes militaires basées sur l’intelligence artificielle. Le constat est alarmant : au moins 38 minéraux essentiels à la transition verte sont désormais considérés comme stratégiques par l’armée américaine.
L’étude de Lorah Steichen, L’exploitation minière pour la guerre, va plus loin en révélant l’implication directe du Pentagone sur le marché minier. Le département de la Défense n’hésite pas à acquérir des participations dans des sociétés d’exploration, à garantir des contrats à long terme et à influencer l’architecture mondiale des chaînes d’approvisionnement. Selon l’auteure, cette intervention « détourne les minéraux essentiels des besoins civils, fausse les priorités publiques et affaiblit toute politique industrielle axée sur la durabilité ».
Cette militarisation des minéraux a également des conséquences environnementales et sociales désastreuses. L’extraction de ces ressources est souvent synonyme de destruction des écosystèmes, de contamination des sols et des rivières, et de violations des droits des communautés locales. La demande croissante alimente également des projets d’exploitation minière en haute mer, un domaine encore largement non réglementé dont les impacts écologiques sont mal connus.
Les conséquences de ce détournement se font déjà sentir. Ces minéraux renforcent l’infrastructure militaire des pays impliqués dans des conflits, qui sont également parmi les plus grandes sources d’émissions de carbone non comptabilisées au monde. Une étude publiée par le journal britannique The Guardian révèle ainsi que « la guerre à Gaza produit des émissions de dioxyde de carbone plus élevées que 100 pays ». Parallèlement, le Pentagone reste le plus grand émetteur institutionnel de gaz à effet de serre au monde, responsable d’environ 80 % des émissions du gouvernement américain.
Pour inverser cette tendance, Lorah Steichen propose quatre mesures clés : réduire la demande excessive, notamment dans le secteur militaire ; intégrer des normes strictes de justice sociale et environnementale dans les marchés publics ; démocratiser la gouvernance des ressources, en garantissant la transparence et un accès équitable ; et renforcer la coopération mondiale, y compris avec la Chine, pour apaiser les tensions et mieux gérer les minéraux critiques.
Ces études mettent en garde contre un scénario inquiétant : alors que le monde s’efforce de lutter contre la crise climatique, les minéraux qui devraient ouvrir la voie à un avenir énergétique propre sont transformés en instruments de guerre, compromettant ainsi la possibilité d’une transition énergétique juste, durable et coordonnée à l’échelle mondiale.
