Publié le 7 janvier 2026 21:52:00. L’omniprésence des remakes, des reboots et des univers partagés dans le cinéma contemporain marque-t-elle la fin d’une certaine forme de création originale ? Une analyse explore comment le cinéma, tel que nous l’avons connu, a subi une mutation profonde depuis 2013.
- L’essor des remakes et des suites n’est pas nouveau, mais leur nature a évolué : ils ne sont plus simplement des adaptations, mais des produits de marque.
- Cette obsession pour le passé, exacerbée par les réseaux sociaux et le streaming, entrave l’émergence de nouvelles formes culturelles et d’une véritable rupture générationnelle.
- L’année 2013 est considérée comme un point de bascule, avec la consolidation des plateformes numériques et des réseaux sociaux qui ont transformé la consommation culturelle.
Les remakes et les suites ont toujours existé. Qui ne se souvient pas de la version de 1956 de Une étoile est née, réalisée par George Cukor avec Judy Garland ? Le film a ensuite été revisité dans les années 1970 avec Barbra Streisand, avant de connaître un nouveau succès avec Bradley Cooper et Lady Gaga. Pourtant, l’édition de Cukor n’était pas une première : c’était déjà la troisième adaptation de cette histoire. On pourrait citer également Moulin Rouge!, qui recycle des chansons célèbres, une pratique déjà observée avec des classiques comme Casablanca ou Chanter sous la pluie.
La différence fondamentale réside dans l’approche. Cukor a repris un film antérieur pour en faire une œuvre nouvelle, adaptée à son époque avec le Technicolor, le son stéréophonique et le CinemaScope. Son film ne misait pas sur la nostalgie, supposant que beaucoup n’avaient pas vu l’original, ou ne s’en souvenaient plus. Cooper, en revanche, a consciemment créé un produit au sein de la marque « Une étoile est née ». Il ne s’agit pas d’une critique du travail de Cooper, mais d’une distinction conceptuelle : avant, un remake était un nouveau film ; aujourd’hui, c’est une marque.
Un autre exemple frappant est la comparaison entre Nosferatu de Robert Eggers et les différentes adaptations de Dracula, dont celle de Luc Besson, par rapport à l’original de Murnau. Ces films ne cherchent pas à inventer un nouveau langage culturel, mais à approfondir un mythe existant. Dans le cas d’Eggers, l’intention artistique est plus marquée, mais il s’agit toujours d’une archéologie culturelle sophistiquée, d’une cinéphilie de prestige. Les deux œuvres fonctionnent comme des produits de la marque « Dracula », destinés à des niches de consommation différentes.
Le Dracula de Francis Ford Coppola (1992), même en s’inspirant ouvertement de l’esthétique de Nosferatu, notamment dans l’utilisation des ombres, conserve une forte empreinte d’auteur. Il ne recycle pas, mais remodèle l’ancien pour créer quelque chose de nouveau. Son Dracula, bien que familier, est radicalement différent de ce qui avait été vu auparavant, fruit d’une vision artistique précise : ne pas créer une simple franchise, mais un point final.
« Critique de ‘Nosferatu’ (2024) : La résurgence du cinéma de vampire »
Le problème des nouvelles adaptations n’est pas tant de revisiter le mythe, mais de le faire comme condition d’existence culturelle. C’est là où le regard vers le passé cesse d’être une simple tendance esthétique et devient une limite historique. Ce phénomène rappelle les réflexions du philosophe Mark Fisher, qui, dans son essai Les Fantômes de ma vie : écrits sur la dépression, l’hentologie et les avenirs perdus, développe l’idée d’une « annulation du futur » : nous avons perdu la capacité d’imaginer un avenir véritablement différent, qui apparaît désormais comme une simple répétition du présent.
Fisher lie cette perte à ce qu’il appelle le « réalisme capitaliste » : la croyance généralisée qu’il n’existe pas d’alternative viable au système actuel. Si nous ne pouvons pas imaginer un monde différent, nous ne pouvons pas non plus imaginer un avenir différent. Pour cette raison, selon Fisher, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.
Pendant une grande partie du XXe siècle, l’avenir était envisagé comme une rupture avec les formes de vie, d’art, de politique et de technologie existantes. Cette attente s’est érodée. Aujourd’hui, le futur n’est plus qu’une extension du présent, une simple actualisation de ce qui existe déjà. Cette obsession pour le passé se manifeste dans l’omniprésence des remakes, des reboots, des suites et des styles musicaux qui imitent les décennies passées. La culture continue de produire, mais en regardant en arrière, privilégiant le recyclage du connu à l’innovation.
Simon Reynolds, dans son ouvrage Rétromanie, explique une idée similaire : la culture pop est devenue obsédée par son propre passé. L’accès immédiat à tout ce qui précède, facilité par Internet, ralentit l’émergence de styles véritablement nouveaux, créant une « addiction au passé ». Dans de nombreux cas, ce retour vers le passé n’est qu’un mécanisme de défense face à la surabondance de l’offre, un repli vers ce que l’on connaît, un refuge rassurant. Il ne s’agit pas tant de nostalgie que d’un rejet du bruit ambiant, un court-circuit mental.
Le paradoxe est que nous vivons une époque de production culturelle sans précédent, avec une quantité de contenu disponible jamais atteinte. Le problème n’est pas le volume, mais l’absence de rupture avec le passé, le manque de mouvements culturels cherchant à remplacer ce qui existe déjà. Le cinéma des années 1970 a rompu avec le classicisme, celui des années 1980 a imposé le spectacle et le blockbuster, celui des années 1990 a réagi avec l’ironie et le cinéma indépendant, celui des années 2000 a adopté le numérique. Depuis, nous sommes entrés dans une boucle continue, dominée par les algorithmes, les plateformes et la nostalgie recyclée.
Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a plus d’auteurs avec une voix propre, mais plutôt qu’ils sont intégrés dans cette même dynamique de sursaturation du marché, produisant toujours plus de contenu sans pour autant initier quelque chose de véritablement nouveau. Villeneuve travaille pour des marques comme Dune et Blade Runner, Greta Gerwig pour Barbie, Jordan Peele et Robert Eggers n’ont pas ouvert de nouvelles voies. Est-ce normal ? Peut-être, mais ce n’est pas inévitable.
Pensez à n’importe quel film des dix dernières années. Lequel restera vraiment dans les mémoires ? Croyez-vous que dans trente ans, La La Land sera diffusé à la télévision et attirera autant de spectateurs que Pretty Woman aujourd’hui ? Bon, si la télévision existe encore, qui sait… Mais vous comprenez l’idée. Le film dont tout le monde parlait l’année dernière, Émilie Pérez, est déjà oublié. Voici les dix derniers films à avoir remporté l’Oscar : Anora, Oppenheimer, Everything Everywhere All at Once, CODA, Nomadland, Parasite, Green Book, The Shape of Water, Moonlight et Spotlight. Je suis sûr que vous ne vous souvenez même pas de la moitié, et encore moins de ce qu’ils vous ont inspiré. Cela ne signifie pas que le cinéma est moins bon qu’avant, mais simplement que les films ne sont plus des événements culturels transcendants.
Pourquoi l’année 2013 est-elle si importante ? C’est une date symbolique : c’est l’année de la consolidation des réseaux sociaux, des smartphones et des plateformes de streaming, l’année où le monde a changé. Le chiffre 13 est souvent associé à la malchance, et ce n’est pas un hasard.
Non, le cinéma n’est pas mort. Il ne peut pas l’être, surtout maintenant que n’importe qui peut réaliser un film avec son téléphone portable. Ce qui est mort, c’est le cinéma comme événement culturel et communautaire. Est-ce une mauvaise chose ? Non, c’est simplement… ainsi. Nous vivons à une autre époque, le monde a changé, et les dynamiques culturelles aussi. Ce processus sera-t-il inversé ? Peu probable. Tout changera, mais pas nécessairement dans le sens que nous attendons.
Quoi qu’il en soit, je suis heureux d’avoir partagé ce moment où le cinéma était un événement social.

