Publié le 19 décembre 2025 à 15h08. La Banque du Japon (BoJ) a marqué un tournant décisif en relevant ses taux d’intérêt, mettant fin à une politique monétaire ultra-accommodante qui a duré des décennies et provoquant des ondes de choc sur les marchés obligataires mondiaux.
- La BoJ a augmenté son taux directeur à court terme de 25 points de base, à 0,75 %, son niveau le plus élevé depuis 1995.
- Le gouverneur Kazuo Ueda a adopté un ton résolu, signalant la fin de l’ère des taux d’intérêt extrêmement bas au Japon.
- Les analystes préviennent que cette décision pourrait entraîner un rapatriement de capitaux japonais et une hausse des rendements obligataires à l’échelle mondiale.
Après des années de politique monétaire ultra-souple, la Banque du Japon a franchi un cap important en décembre 2025. Cette décision, bien que largement anticipée, a été accompagnée d’un discours plus ferme que prévu de la part du gouverneur Ueda, qui a clairement indiqué que l’ère des taux d’intérêt négatifs était révolue. La BoJ a souligné que les taux d’intérêt réels resteraient négatifs, mais a également averti qu’elle continuerait à relever les taux si les perspectives de croissance et d’inflation se confirmaient.
Ueda a insisté sur le fait que retarder l’ajustement de la politique monétaire pourrait nécessiter des hausses de taux plus importantes à l’avenir. Il a également noté que les hausses de taux précédentes n’avaient pas encore eu d’impact significatif sur l’économie et que les taux directeurs restaient inférieurs à leur niveau neutre estimé. En somme, le message était clair : la BoJ est désormais engagée dans une trajectoire de hausse des taux.
Les réactions des analystes n’ont pas tardé. Dariusz Kowalczyk, analyste chez BBVA, a qualifié la décision de la BoJ de « hausse belliciste », soulignant son engagement envers une normalisation monétaire plus poussée. Bart Wakabayashi, directeur de la succursale de State Street à Tokyo, a déclaré :
« Je sais que ce n’est que trois quarts de point de pourcentage, mais c’est assez historique. Nous n’avons pas atteint ce niveau depuis trois décennies, donc je pense que c’est un pas important. »
Bart Wakabayashi, directeur de la succursale de State Street à Tokyo
Akira Otani, économiste en chef de Goldman Sachs au Japon, a averti que cette décision ne marquait pas la fin des hausses de taux et qu’elle renforçait un biais haussier graduel mais persistant.
L’importance de cette décision dépasse largement les frontières japonaises. Le Japon est le plus grand créancier net au monde, avec une position extérieure nette estimée à environ 3,66 billions de dollars (3,12 billions d’euros) en septembre 2025. Pendant des années, les taux d’intérêt bas ont encouragé les investisseurs japonais, notamment les fonds de pension et les assureurs, à investir massivement dans les marchés obligataires étrangers, en particulier les bons du Trésor américain et la dette publique européenne.
Cependant, à mesure que les rendements obligataires japonais augmentent, même légèrement, l’incitation à investir à l’étranger diminue. Cela pourrait entraîner une réduction des achats d’obligations étrangères, un phénomène que les économistes appellent le « rapatriement » de capitaux. Lorsque les rendements nationaux sont faibles, les investisseurs japonais recherchent de meilleurs rendements à l’étranger. Mais lorsque les rendements japonais augmentent, cette dynamique s’inverse, augmentant le risque d’un retour des capitaux vers les actifs japonais.
Cette tendance est déjà visible dans la réduction des écarts de rendement. L’écart entre les rendements des bons du Trésor américain à 10 ans et des obligations d’État japonaises s’est réduit à 2,12 points de pourcentage, son niveau le plus bas depuis mars 2022. L’écart entre les Bunds allemands à 10 ans et les JGB est également tombé à 0,85 point de pourcentage, atteignant son plus bas niveau depuis plus de trois ans.
Les marchés obligataires ont déjà commencé à réagir. Le rendement des obligations allemandes à 30 ans a bondi à 3,51 % vendredi suite à la décision de la BoJ, atteignant son plus haut niveau depuis juillet 2011. Cette réaction, dans la plus grande économie d’Europe, est perçue comme un signal d’alarme.
Le risque ne se limite pas à l’Europe. La hausse des rendements japonais menace de perturber les flux d’investissement mondiaux, notamment en raison du dénouement du carry trade sur le yen. Les investisseurs ont longtemps utilisé le yen, grâce à ses taux d’intérêt extrêmement bas, pour financer leurs paris sur des actifs à plus haut rendement à l’étranger. Cette stratégie, profitable pendant des décennies, est aujourd’hui fragilisée. À mesure que les taux japonais augmentent, l’avantage d’emprunter en yens diminue, ce qui pourrait entraîner une vague de désendettement sur les marchés mondiaux du crédit et des actions, et provoquer une hausse désordonnée des rendements.
Bien que le rythme des hausses de taux devrait rester progressif, la direction est claire. La BoJ n’est plus la colombe éternelle du monde développé. Pour les investisseurs, le message est simple et de plus en plus difficile à ignorer : le Japon compte à nouveau.
