Loin des commémorations solennelles ou des célébrations grandiloquentes, Thanksgiving se distingue par une vérité brute : l’appétit, sans faux-semblants. Alors que le pays semble s’enfoncer dans une spirale de dureté et d’indifférence, ce repas partagé prend une signification particulière, un dernier rempart d’unité face aux divisions croissantes.
Au-delà des traditions et des mythes fondateurs, Thanksgiving est, pour beaucoup, une question de conviction. L’histoire officielle, celle des colons et des Amérindiens en harmonie, a perdu de son éclat. Mais persiste une croyance dans le simple fait du repas, dans le partage d’un moment convivial. Une conviction que les cuisiniers doivent s’assurer que les plus jeunes aient la part du roi, que ceux qui ont préparé la dinde et l’ont tranchée soient récompensés des meilleurs morceaux, et que l’on ne serve qu’un seul cocktail, généreusement dosé.
Certains rituels sont sacrés : complimenter la sauce aux canneberges ou les pommes de terre, prévoir un nombre de tartes égal au nombre d’invités plus un, et laisser celui qui va faire la vaisselle composer son assiette en premier. La soupe, en revanche, est proscrite, ou du moins servie en petites portions, à siroter comme un amuse-gueule. L’exercice de tourner autour de la table pour énumérer ce pour quoi on est reconnaissant est, quant à lui, à proscrire : une compétition stérile qui désavantage systématiquement le premier et le dernier orateur.
En fin de compte, toutes les traditions de Thanksgiving – le menu, le rassemblement, l’illusion d’un tableau de Norman Rockwell – sont facultatives. Elles offrent un cadre, certes, mais un cadre qui invite à la créativité et à la rébellion. Et au cœur de cette convention, une chose demeure primordiale : la carcasse de la dinde.
Car la dinde elle-même n’est qu’une étape, un prélude à la véritable récompense : le bouillon. Pour beaucoup, préparer un bouillon de dinde est un acte presque sacré, une métaphore de l’anti-gaspillage. Rien ne doit être perdu, même les os les plus dénudés ont encore quelque chose à offrir. Le bouillon, sombre, riche et collagène, transforme la chair de dinde, la sublimant. Pas besoin de recette compliquée : il suffit de rassembler tous les restes de la dinde dans une grande marmite, d’ajouter des légumes et des herbes, de couvrir d’eau froide et de laisser mijoter pendant des heures.
Alors que la dinde a eu son moment de gloire, le bouillon offre une atmosphère apaisée, sans la pression du temps ni l’anxiété de la préparation. C’est une méditation, une purification, une reconquête de l’espace domestique. Une passion partagée par des personnalités inattendues, comme Michael Dukakis, ancien gouverneur du Massachusetts et candidat à la présidence en 1988, qui était connu pour solliciter les carcasses de dinde auprès de sa famille, de ses amis, et même du grand public. En 2015, le Boston Globe rapportait que « Michael Dukakis aimerait beaucoup votre carcasse de dinde ». Cinq ans plus tard, la radio publique locale annonçait que « Mike Dukakis ne reçoit plus de carcasses de dinde » face à un afflux massif de dons.
Cette année, l’envie est plus forte que jamais de suivre l’exemple de Dukakis, peut-être en affichant une note dans l’ascenseur de son immeuble, proposant de récupérer les carcasses de dinde inutilisées. Car, après tout, une carcasse de dinde sauvée du gaspillage est une raison supplémentaire d’être reconnaissant. Et c’est là, en fin de compte, la véritable signification de Thanksgiving : dans la fin d’un festin réside le début d’un autre.