La peur du rejet social pousse de nombreux individus à dissimuler leurs véritables opinions, créant une « illusion collective » qui entrave le débat démocratique et le bien-être personnel. Une nouvelle étude révèle l’ampleur de ce phénomène, même dans des domaines où l’expression d’un désaccord pourrait sembler anodine.
Selon une enquête menée auprès de plus de 19 000 citoyens américains par le groupe de réflexion Populace, 58 % des personnes interrogées estiment que « la plupart des gens ne peuvent pas partager leurs opinions honnêtes sur des sujets sensibles dans la société d’aujourd’hui », et 61 % admettent s’être déjà censurés. Cette autocensure conduit les individus à exprimer des opinions qu’ils perçoivent comme plus acceptables socialement que leurs convictions réelles.
L’étude met en lumière des divergences frappantes entre les opinions publiques et privées. Par exemple, si 48 % des membres de la génération Z se déclarent publiquement favorables à l’instauration de quotas de genre et de diversité dans les postes de direction, seulement 15 % d’entre eux partagent réellement ce point de vue en privé – un chiffre comparable à celui des baby-boomers. Cela signifie que près de 69 % des jeunes adultes de la génération Z dissimulent leurs véritables sentiments sur cette question.
Des écarts similaires sont observés concernant la perception de la justice sociale. Alors que 62 % des personnes de la génération silencieuse (nées avant 1946) et 50 % des Républicains affirment vivre dans une société juste, ces taux chutent respectivement à 6 % et 11 % lorsqu’on interroge les individus en privé. En d’autres termes, les Américains de tous âges doutent désormais beaucoup plus de l’équité de leur société qu’ils ne veulent l’admettre publiquement.
Ce phénomène, que l’auteur et scientifique Todd Rose appelle une « illusion collective », rappelle les mécanismes de survie mis en place sous les régimes totalitaires. Un ancien collègue russe de Rose, ayant vécu sous le régime soviétique, lui expliquait que la survie du système reposait sur la peur et la conformité apparente : « Les gens ont fait semblant de soutenir le gouvernement par peur, donnant à tout le monde l’impression qu’ils étaient seuls dans leur opinion privée, alors ils sont restés silencieux. »
L’illusion collective ne se limite pas aux dictatures. Elle peut également affecter les sociétés démocratiques où la pression sociale encourage la conformité. L’autocensure et le silence imposé par cette illusion collective représentent une menace pour la liberté d’expression et le débat public.
Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là. Dire une chose et en penser une autre engendre une dissonance cognitive qui peut nuire au bien-être psychologique, favorisant l’anxiété sociale et les symptômes dépressifs. Comme le souligne Rose, cela crée un sentiment d’inauthenticité et de malhonnêteté.
Pour contrer cette tendance, le philosophe Ralph Waldo Emerson propose une approche en trois points :
- Arrêter de mentir : « Mettez fin à cette hospitalité mensongère et à cette affection mensongère », conseille Emerson. L’honnêteté, même si elle est impopulaire, est essentielle au bonheur.
- Recadrer son indépendance : Il faut voir le fait de contredire la majorité non pas comme un rejet, mais comme une affirmation de son individualité et une recherche de la vérité.
- S’éloigner : Il est parfois nécessaire de se distancer des sources d’opinions que l’on juge erronées, voire de se créer un nouveau cercle social.
En fin de compte, il s’agit de trouver le courage d’exprimer ses convictions, même si elles sont impopulaires, et de se libérer de la tyrannie de la conformité.