Home DivertissementUn quart de siècle après Fortuyn, l’élite politico-intellectuelle n’a toujours pas d’histoire – Joop

Un quart de siècle après Fortuyn, l’élite politico-intellectuelle n’a toujours pas d’histoire – Joop

by Antoine Girard

Publié le 14 octobre 2024. La série documentaire « Fortuyn : On-Dutch » ravive le débat sur l’héritage du controversé homme politique néerlandais Pim Fortuyn, et sur la persistance d’un malaise politique que les élites peinent à appréhender.

  • La série documentaire « Fortuyn : On-Dutch » sera diffusée ce soir sur NPO 2.
  • Pim Fortuyn, figure marquante du début des années 2000, reste pertinent aujourd’hui en raison de ses critiques sur l’immigration, l’islamisation et l’élite politique.
  • L’auteur souligne que les partis populistes actuels ont instrumentalisé la rhétorique xénophobe de Fortuyn, ouvrant la voie à des dérives fascistes.

À l’aube de la diffusion de la première partie de la série documentaire « Fortuyn : On-Dutch », Shervin Nekuee se questionne sur la manière dont l’ascension et la chute de Pim Fortuyn sont perçues aujourd’hui. Contactée à propos des recherches menées sur ce sujet, elle souligne surtout l’incapacité des élites politiques et intellectuelles à répondre au malaise et à l’esprit populiste que Fortuyn a incarnés il y a près d’un quart de siècle.

La coïncidence du lancement de cette série avec les premiers débats électoraux n’est pas anodine. Fortuyn, devenu politicien à part entière vers 2000, avec la création de Leefbaar Nederland puis de Leefbaar Rotterdam et Lijst Pim Fortuyn, continue de susciter l’adhésion. Ses thèmes de prédilection – la critique de la société multiculturelle, les avertissements concernant l’islamisation, l’immigration et, surtout, sa dénonciation virulente d’une élite déconnectée du peuple – restent d’une brûlante actualité.

Fortuyn avait commencé à formuler ses idées dans des pamphlets dès les années 1990. Ces écrits, analysés à la lumière des événements actuels, révèlent un homme politique ambitieux, s’inspirant de son héros, Joan Derk van der Capellen, considéré par de nombreux historiens comme le fondateur du mouvement patriotique aux Pays-Bas.

L’un de ces pamphlets, intitulé « La société orpheline », résume l’engagement politique et la stratégie de Fortuyn. Il y décrivait une société abandonnée par les élites, confrontée à un monde incertain. Sa célèbre déclaration, « À votre service », lorsqu’il a accepté la direction du parti Leefbaar Nederland, était un message adressé à cette population qui se sentait délaissée.

Le lendemain de la victoire écrasante de Fortuyn aux élections municipales de Rotterdam, le 6 mars 2002, un philosophe progressiste de la ville a confié à l’auteur : « Je ne suis pas tant préoccupé par la montée de Fortuyn que par ce qui viendra après. » Il avait raison. Selon l’auteur, Pim Fortuyn n’était pas un politicien d’extrême droite, mais un intellectuel doté d’une ambition de leadership et d’opinions raisonnables sur de nombreuses questions, notamment la bureaucratie excessive et le manque de régulation de la politique néerlandaise dans l’ère post-idéologique qui a suivi la chute du mur de Berlin.

Cependant, Fortuyn était également un populiste habile, un opportuniste qui avait compris que, dans un contexte d’incertitude, la rhétorique xénophobe pouvait rapporter plus de voix que des réflexions approfondies. En misant sur cette rhétorique, il a, selon l’auteur, trahi son propre intellect et abusé du thème de la « société multiculturelle ». La xénophobie était pour lui une tactique, et non une stratégie ou une idéologie. Fortuyn n’était donc pas d’extrême droite.

Des partis tels que le PVV, le FvD, mais aussi le BBB et, de plus en plus, le VVD sous la direction de Yeşilgöz, ont fait de la rhétorique xénophobe, héritée de Fortuyn, leur mission, leur vision et leur stratégie. Cette instrumentalisation a ouvert la porte à des dérives fascistes, et la violence politique et l’intimidation qui gangrènent les villes et les rues, sous couvert de manifestations anti-immigration et de protestations contre les centres d’accueil, en sont une conséquence directe.

Mais l’émergence de l’extrême droite est également due à l’incapacité des élites politiques et intellectuelles à comprendre les préoccupations d’une partie de la population. Un quart de siècle après Fortuyn, ces élites n’ont toujours pas proposé d’alternative à son plaidoyer pour des frontières plus strictes et un patriotisme affirmé.

Le slogan d’un réseau de téléphonie mobile à l’aube du nouveau siècle, « Il n’y a pas de frontières », symbolisait alors une promesse d’ouverture et de liberté. Mais cette vision optimiste a rapidement été ébranlée par les attentats du 11 septembre et la prise de conscience des dangers de la mondialisation. Ceux qui ont grandi dans des contextes instables, comme Kaboul, Téhéran, Tel Aviv ou Gaza, savaient déjà que la sécurité et la stabilité ne sont pas garanties. Mais les citoyens occidentaux n’avaient pas prévu de devoir faire face à l’ère de la fluidité, décrite par le sociologue Zygmunt Bauman.

La peur de l’imprévisibilité du nouveau monde a affaibli la confiance en soi des citoyens occidentaux. Que ce soit en Amérique, en Angleterre, en Allemagne ou aux Pays-Bas, de plus en plus de personnes se sentent à la dérive et cherchent un nouveau récit pour se reconstruire. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre la montée de Trump, le Brexit et la victoire de Wilders aux dernières élections.

Ignorer cette peur, la relativiser au nom des progrès économiques et sociaux, c’est passer à côté de l’essentiel. Et c’est malheureusement ce que font encore trop souvent les élites politiques et intellectuelles en place. La tournée actuelle du livre de Jan Willem Duyvendak, « Ghost Gaps », en est un exemple. Il tente de ramener à la raison une partie de la population en invoquant des statistiques sur la prospérité et l’égalité, ignorant ainsi le principe sociologique fondamental selon lequel les situations définies comme réelles ont des conséquences réelles.

Les populistes, en revanche, ont compris la peur de l’imprévisible et son potentiel politique. Ils ont développé un récit qui séduit de nombreux électeurs, fondé sur le patriotisme, qui peut prendre différentes formes, allant du progressisme au fascisme et au racisme. Fortuyn se situait, selon l’auteur, assez loin sur ce continuum du populisme actuel, mais le fait que des forces politiques puissent s’approprier son héritage est également dû à l’incapacité des élites à proposer un nouveau récit pour cette nouvelle ère.

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