Publié le 18 novembre 2025. L’opéra Alice au pays des merveilles d’Unsuk Chin a fait ses débuts autrichiens au MusikTheater an der Wien, offrant une expérience musicale audacieuse et déroutante qui a suscité des réactions contrastées.
- La première autrichienne de l’opéra d’Unsuk Chin a eu lieu le 17 novembre 2025 au MusikTheater an der Wien.
- L’œuvre, créée en 2007 à Munich, est réputée pour sa complexité musicale et sa mise en scène inventive.
- La production viennoise, signée Valentin Kohler, explore les thèmes de la quête de soi et de l’identité à travers une interprétation psychologiquement sombre du conte de Lewis Carroll.
Loin de la transposition naïve du célèbre conte pour enfants, l’opéra Alice au pays des merveilles de la compositrice coréenne Unsuk Chin plonge le spectateur dans un univers sonore et visuel déstabilisant. Dès l’apparition d’Alice, vêtue d’une robe énigmatique, la question se pose : « Qui suis-je ? ». Une interrogation qui semble au cœur de cette œuvre complexe, bien plus préoccupée par l’exploration intérieure que par la simple narration des aventures de la jeune fille.
Créée initialement en 2007 à Munich sous la direction d’Achim Freyer, l’opéra avait alors pris la forme d’un spectaculaire théâtre de marionnettes. Une production qui avait divisé la critique et le public, certains y voyant un chef-d’œuvre, d’autres préférant s’enfuir. La première autrichienne, cependant, a suscité une réception plus nuancée, le public restant en salle jusqu’à la fin des près de trois heures de spectacle et applaudissant chaleureusement l’ensemble des interprètes, y compris la compositrice elle-même.
Unsuk Chin, reconnue dans le monde de la musique contemporaine, est une compositrice qui n’hésite pas à provoquer. Son travail explore les limites du son, intégrant des bruits et des dissonances audacieuses, tout en mettant en valeur la virtuosité des instruments et des chanteurs. Elle repousse les exigences vocales féminines à des sommets vertigineux, parfois au risque de l’inconfort auditif, comme l’ont souligné certains spectateurs.
L’œuvre se caractérise par des contrastes saisissants, alternant des passages dissonants avec des moments de musique atmosphérique et chatoyante, parsemés de citations d’époques variées. Les styles et les ambiances se succèdent à un rythme effréné, créant une expérience d’écoute à la fois fascinante et déconcertante. L’ensemble, bien que maîtrisé, peut paraître quelque peu erratique, artificiel et affecté.
Le livret de David Henry Hwang a inspiré au metteur en scène, Elisabeth Stöppler, une interprétation de l’histoire comme une quête de soi et une confrontation avec son propre enfant intérieur. La mise en scène de Valentin Kohler se déroule sur une scène tournante, évoluant entre des collines verdoyantes et des terriers de lapin, avant de se transformer, après l’entracte, en un espace plus sombre et plus inquiétant, dominé par la figure de la Reine de Cœur. La dimension didactique de la production, omniprésente, ne manque pas de guider le spectateur dans son interprétation.
Les costumes, créés par Su Sigmund, évoquent à la fois les personnages du livre et l’univers des opérettes anglaises de Gilbert & Sullivan. Ils contribuent à l’atmosphère particulière du spectacle, tout en rendant parfois difficile la compréhension des détails de l’intrigue, à moins de se concentrer sur les figures les plus emblématiques, comme la Reine de Cœur.
La distribution, bien que moins prestigieuse que celle de la création munichoise, a été menée avec brio par Álfheiður Erla Guðmundsdóttir dans le rôle d’Alice, entourée de Mandy Fredrich (Reine de Cœur), Julienne Zara (Chat du Cheshire), Helena Rasker (Duchesse) et d’une équipe d’hommes talentueux, dont Andrew Watts, Marcel Beekman, Henri Neil, Pall Levente et Col Damien. Le Chœur Arnold Schoenberg a également apporté sa contribution à la réussite de la production.
L’Orchestre Symphonique de la Radio ORF de Vienne, sous la direction de Stéphane Zilias, a fait preuve d’une virtuosité remarquable pour interpréter cette partition exigeante et inhabituelle.
La soirée a été un succès, mais restait-il fidèle à l’esprit d’Alice ? Ou s’agissait-il simplement d’une soirée colorée, avec une musique intéressante, mais parfois éprouvante pour les nerfs ? La réponse à cette question appartient à chacun. Pour une version plus accessible et plus conventionnelle de Alice au pays des merveilles, le ballet serait sans doute un meilleur choix. Mais, inscrite dans le cadre du festival « Wien modern », cette production trouvera sans aucun doute son public.
Renate Wagner