Publié le 14 décembre 2025 à 13h48. Un donneur de sperme danois, initialement considéré comme sain, a engendré près de 200 enfants dans 14 pays européens entre 2005 et 2022, transmettant sans le savoir une mutation génétique augmentant considérablement le risque de cancer chez ses descendants.
- Un donneur de sperme danois a transmis une mutation du gène TP53 à environ 20 % de son sperme.
- Cette mutation provoque le syndrome de Li-Fraumeni, associé à un risque de cancer pouvant atteindre 90 % chez les personnes affectées.
- Les tests de dépistage standards n’ont pas détecté la mutation en raison d’un phénomène de mosaïcisme gonadique.
L’affaire a été révélée après que plusieurs enfants conçus grâce à ce donneur ont développé des cancers précoces, certains ayant malheureusement succombé à la maladie. Les familles concernées ont été alertées et des investigations sont en cours pour identifier tous les enfants potentiellement porteurs de la mutation.
Le donneur, un étudiant danois, a commencé à faire des dons à la Banque européenne de sperme (ESB) en 2005. Il a passé avec succès les examens physiques de routine, les tests de maladies infectieuses et le dépistage génétique de base requis. À partir de 2007, il a été répertorié sous le pseudonyme de « Kjeld », attirant de nombreux parents grâce à son profil favorable. Ses dons ont été utilisés dans 14 pays, dont le Danemark, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni et la Pologne.
Le problème est apparu en 2020, lorsqu’un premier enfant conçu grâce à son sperme a été diagnostiqué avec un cancer. L’ESB a alors mis en quarantaine les pailles de sperme du donneur et refait des tests sanguins, qui se sont révélés négatifs. Les dons ont pu reprendre, mais un second cas confirmé en 2022 a relancé l’enquête. En janvier 2023, une analyse génétique approfondie a confirmé la présence d’un mosaïcisme, c’est-à-dire que la mutation n’était présente que dans une partie de ses spermatozoïdes. Le donneur a alors été définitivement interdit de donner son sperme et l’ESB a entrepris d’informer les cliniques et de contacter les familles concernées.
À fin 2025, plus de 150 parents ont été contactés, mais les efforts pour identifier tous les enfants potentiellement affectés sont compliqués par les limites réglementaires, notamment au Danemark, où le nombre de familles pouvant être informées par donneur est plafonné à 12.
Comment une mutation liée au cancer a-t-elle pu échapper aux tests ?
Le phénomène de mosaïcisme gonadique explique pourquoi la mutation n’a pas été détectée par les tests sanguins standards. Cette mutation génétique, une variante pathogène du gène TP53, est apparue de novo (pour la première fois) dans un sous-ensemble de cellules germinales primordiales au début du développement embryonnaire. Elle s’est ensuite propagée uniquement aux spermatozoïdes, épargnant les autres tissus, comme les globules blancs présents dans le sang. Les tests PCR/séquençage sanguin standards ne détectent que les mutations présentes dans plus de 5 à 10 % des cellules analysées. Or, dans ce cas, la proportion de spermatozoïdes porteurs de la mutation variait entre 10 et 20 % par éjaculat, nécessitant des méthodes de dépistage plus sophistiquées, comme le séquençage de l’intégralité du génome d’un seul spermatozoïde ou la PCR numérique par gouttelettes, qui n’étaient pas utilisées entre 2005 et 2022.
La mutation affecte le gène TP53, souvent appelé le « gardien du génome », qui joue un rôle essentiel dans la réparation de l’ADN, l’apoptose (mort cellulaire programmée) et le contrôle du cycle cellulaire. Les personnes porteuses de cette mutation présentent un risque de cancer accru, de l’ordre de 70 à 90 %, en raison du syndrome de Li-Fraumeni (LFS). Ce syndrome se manifeste souvent par des sarcomes (cancers des tissus mous et des os) à un âge précoce, des cancers du sein chez les femmes de moins de 30 ans, des tumeurs surrénaliennes, des gliomes (cancers du cerveau) et des leucémies.
Quelles sont les implications pour la santé ? L’impact réel d’une mutation cachée de TP53
Les enfants conçus à partir de spermatozoïdes porteurs de la mutation ont un risque de 50 % d’hériter de la variante hétérozygote TP53 c.818G>A (p.Arg273His). Cette mutation a été confirmée chez les enfants affectés grâce au séquençage de l’exome entier de leurs parents, qui a révélé l’origine paternale de la mutation et une fréquence allélique variable de 50 % chez les enfants.
Les porteurs de cette mutation développent le syndrome de Li-Fraumeni (LFS), caractérisé par un risque cumulé de cancer de 70 à 90 % à l’âge de 70 ans. Les tumeurs les plus fréquentes sont les sarcomes des tissus mous et des os (avant l’âge de 15 ans), le cancer du sein avant la ménopause, le carcinome corticosurrénalien et les leucémies. Au moins deux décès pédiatriques ont été recensés. Les enfants porteurs de la mutation doivent bénéficier d’un suivi médical régulier, comprenant des IRM semestrielles, des échographies abdominales et des analyses sanguines dès le plus jeune âge.
Points de vue d’experts
La biologiste moléculaire Edwige Kasper, spécialiste du LFS, souligne l’importance du conseil génétique et du dépistage multi-cancers. Les experts de l’ESB estiment que l’incidence du mosaïcisme est d’environ 1 cas pour 10 000, mais recommandent vivement la réalisation de tests spécifiques sur les spermatozoïdes.
Qu’en est-il de la réglementation ?
Les réglementations européennes en matière de dons de sperme varient considérablement. Le Danemark limite le nombre de familles pouvant être créées par donneur à 12, tandis que l’Allemagne et l’Espagne imposent des limites plus souples (25 à 75 familles). Il n’existe pas de réglementation européenne unifiée concernant le séquençage complet de la lignée germinale au-delà du caryotypage et des tests de dépistage des maladies génétiques courantes, ce qui laisse une marge de manœuvre pour le développement du mosaïcisme.
La Banque européenne de sperme (ESB) a publié une déclaration exprimant sa sympathie aux familles concernées et affirmant son respect des normes nationales. Elle a reconnu l’indétectabilité de la mutation par les tests sanguins standards et propose désormais des tests TP53 gratuits.
Appels à l’action
Des experts recommandent de rendre obligatoires les tests de dépistage des points chauds du gène TP53 (exons 5-8), d’utiliser la PCR numérique par gouttelettes spécifique au sperme pour détecter les mosaïcismes, de fixer des plafonds paneuropéens au nombre de familles par donneur (10) et de mettre en place des registres post-conception pour un suivi rapide des enfants nés grâce à un don de sperme. Les familles affectées devraient consulter immédiatement un conseiller en génétique et s’inscrire aux protocoles de surveillance du syndrome de Li-Fraumeni.
Article rédigé par Aharon Tsaturyan, MD, rédacteur en chef de l’unité d’intelligence d’OncoDaily

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