Publié le 29 septembre 2025 à 11h48. La Syrie se prépare à la formation d’une nouvelle assemblée populaire, première depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre dernier, mais le processus électoral suscite de vives critiques quant à son manque de représentativité et à son potentiel autoritaire.
- Un groupe d’organisations de défense des droits de l’homme dénonce de “profonds défauts structurels” dans le système électoral temporaire.
- Le nouveau système exclut les populations de plusieurs régions, notamment celles à majorité druze et kurde.
- Des experts s’interrogent sur les réels pouvoirs de cette nouvelle assemblée, la qualifiant potentiellement de simple “conseil d’autorité”.
Le 5 octobre, la Syrie doit procéder à la formation de sa première assemblée populaire depuis le renversement de Bachar el-Assad, le 8 décembre de l’année précédente. Si certains y voient un “début d’une nouvelle vie politique”, d’autres expriment de sérieux doutes quant à la légitimité et à l’efficacité de ce processus électoral.
Au milieu du mois de septembre, un collectif de quatorze organisations de défense des droits de l’homme et d’organisations civiles a publié un document critique à l’égard du système électoral temporaire. Elles dénoncent un système qui “ne permet pas de répondre aux normes internationales minimales de participation politique”, selon un communiqué de presse conjoint diffusé sur leurs sites web.
Les organisations signataires ont formulé des recommandations aux autorités de transition à Damas, notamment l’annulation du rôle du chef de la période de transition dans la nomination d’un tiers des membres de l’Assemblée populaire, ainsi qu’une refonte des organismes de vote en concertation avec la société civile syrienne et les différentes forces politiques actives dans le pays.
Elles demandent également l’annulation de ce qu’elles qualifient de “restrictions et de formulations vagues” dans les conditions de nomination, ainsi que la création d’un organisme indépendant, supervisé par une justice neutre et impartiale, pour garantir la transparence du processus électoral.
“Pas des élections”
Le président de la transition, Ahmed al-Chara, a publié un décret le 20 août ratifiant le système électoral temporaire de l’Assemblée populaire. Selon l’agence de presse officielle syrienne (SANA), la nouvelle assemblée sera composée de 210 membres, dont un tiers sera nommé par le président et les deux tiers restants élus par des organismes formés par des sous-comités, en fonction de la répartition de la population dans les différentes provinces. Cette assemblée est censée fonctionner pendant une période de transition de trois ans, au terme de laquelle une nouvelle constitution sera adoptée.
Certains accueillent favorablement cette annonce. L’analyste politique proche du gouvernement, Abdul Karim al-Omar, a qualifié la tenue d’élections parlementaires de “réalisation historique pour la Syrie, en tant que peuple et en tant que leadership”, ajoutant que le pays a prouvé sa capacité à “renaître de ses cendres et à affirmer son existence face aux défis majeurs qui menaçaient sa stabilité et sa sécurité”.
Marwan Qablan, universitaire et directeur de l’unité d’études politiques au “Centre arabe pour la recherche et les études politiques” au Qatar, n’est pas de cet avis. Il estime que le processus électoral “contourne le processus démocratique”, soulignant que la population n’a pas son mot à dire et qu’il s’agit plutôt d’une “nomination” déguisée.
Qu’est-ce qui a changé ?
La Syrie avait connu sa dernière session électorale à la fin de l’année 2024, cinq mois avant cette décision.
Pendant les cinq décennies précédentes, le paysage politique syrien était dominé par le parti Baath, qui contrôlait les deux tiers des 250 sièges du Parlement. Les sièges restants étaient occupés par neuf autres partis communistes et socialistes regroupés au sein du “Front national progressiste”, ainsi que par des représentants des syndicats des travailleurs et des paysans. L’indépendance des députés restants était souvent remise en question.
Malgré les défis politiques et sécuritaires auxquels le gouvernement précédent était confronté, les élections parlementaires ont continué à se tenir périodiquement dans les zones contrôlées par les forces gouvernementales, avec une participation populaire variable. Ces élections ont toujours été critiquées par les organisations de défense des droits de l’homme, qui les qualifiaient de “mascarade” et de “manquant de légitimité”.
Après la chute du régime, les nouvelles autorités ont annoncé lors de la “Conférence de la victoire” fin janvier que le parti Baath, qui avait dominé l’État et la société pendant des décennies, conformément à l’article huit de la Constitution syrienne, resterait une force politique importante. Cet article a été supprimé de la Constitution de 2012. De même, le Front national progressiste a été dissous.
Aucune loi n’autorise actuellement la formation de nouveaux partis politiques en Syrie, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’opposition organisée au sein du nouveau Parlement.
Les conditions d’éligibilité incluent le fait d’être de nationalité syrienne et d’avoir résidé en Syrie avant le 1er mai 2011, ainsi que de ne pas s’être présenté aux élections présidentielles après cette date. Les anciens membres de l’Assemblée populaire ou les candidats ayant participé aux élections après 2011 doivent prouver leur “rupture” avec le régime précédent pour pouvoir se présenter.
La loi exclut également explicitement les personnes considérées comme étant liées à l’ancien régime ou à des “organisations terroristes”, ainsi que les “défenseurs de la séparation, de la division ou de la loyauté à l’étranger”, ce qui est interprété par certains comme une référence à la communauté druze du sud de la Syrie, qui a récemment manifesté pour obtenir le droit à “l’autodétermination”.
Le nouveau système électoral définit également de nouveaux critères pour sélectionner les membres des corps d’élite, en les divisant en deux catégories : “compétences” et “personnalités influentes”. La catégorie des “compétences” exige un diplôme universitaire, tandis que la catégorie des “personnalités influentes” exige un diplôme d’études secondaires et une influence sociale et une activité communautaire significative.
Toute la Syrie ne représente pas
Les nouvelles conditions reflètent la situation délicate que traverse le pays. Les négociations sont au point mort entre les autorités syriennes et les Forces démocratiques syriennes (FDS) – composante majoritairement kurde – pour leur intégration au sein des forces armées syriennes. Le pays a également été secoué par deux vagues de violence sanglante, notamment dans les régions d’As-Suwayda et de la côte, qui ont fait des milliers de morts parmi les communautés druze et alaouite.
Le nouveau décret électoral exclut trois villes syriennes, dont As-Suwayda, à majorité druze, ainsi que Hassaké et Raqqa, contrôlées par les forces kurdes. Il n’est pas clair si les sièges de ces villes resteront vacants ou s’ils seront pourvus par des membres nommés par le président de la transition.
Nawar Najm, porte-parole du Comité suprême des élections, justifie cette exclusion en invoquant “l’impossibilité pour le comité de se rendre dans ces régions pour des raisons de sécurité et politiques”, ainsi que l’absence de “structures administratives mises en place par les forces armées qui contrôlent ces régions, ce qui rend l’organisation d’élections quasiment impossible”.
Dara Abdullah, un écrivain et activiste politique spécialisé dans les questions kurdes, estime que le “processus électoral” est dénué de sens et le compare à “l’élection de masse” de l’époque de Hafez el-Assad et de son fils.
“Élimination” des Druze et des Kurdes
Abdullah, basé à Berlin, estime que les autorités de transition savent que des élections dans les régions kurdes et druzes donneraient à ces communautés une “légitimité politique”, ce qu’elles cherchent à éviter.
Il souligne que les factions armées opposées à Assad, dirigées par le Hayat Tahrir al-Sham, qui détiennent le pouvoir avec le président actuel Ahmed al-Chara, ont exigé des composantes kurdes et druzes de “se soumettre”, en leur demandant de s’intégrer sous l’égide du ministère syrien de la Défense, largement dominé par le Hayat Tahrir al-Sham.
Mais il ajoute que ces communautés “refusent de se soumettre inconditionnellement, revendiquant leur dimension politique et rejetant une approche purement sécuritaire”.
Adel al-Hadi, avocat et activiste politique druze, considère que l’exclusion d’As-Suwayda des élections législatives syriennes est “une continuation de la politique de fait accompli” et que ces mesures visent à “marginaliser davantage” la communauté druze.
Une nouvelle ère ou un “Conseil d’autorité”?
Certains restent optimistes quant à l’issue du processus de formation de la nouvelle assemblée populaire.
L’analyste politique Abdel Karim al-Omar estime que les développements positifs en Syrie depuis la chute du régime d’Assad ouvrent la voie à une “nouvelle vie politique” et que “même si certaines expériences échouent, elles constituent un nouveau départ pour une nouvelle ère nationale”.
L’universitaire Marwan Qablan, en revanche, doute de l’étendue des pouvoirs législatifs du Conseil. La déclaration constitutionnelle publiée en mars dernier a placé le pouvoir législatif entre les mains de l’Assemblée populaire, tandis que l’ensemble des pouvoirs exécutifs sont restés entre les mains du président de la République.
Qablan estime que ce conseil “n’aura pas de réels pouvoirs en vertu de la Déclaration constitutionnelle” et qu’il s’agira plutôt d’un “conseil d’autorité”, comme par le passé.
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