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Où est la récession promise?

by Amélie Bernard

Après trois années d’alertes répétées, la récession économique tant prédite n’a toujours pas pointé le bout de son nez. Malgré des signaux d’alerte persistants, l’économie américaine affiche une résilience inattendue, défiant les prévisions les plus pessimistes.

Depuis 2022, les experts ont mis en avant une série de facteurs traditionnellement annonciateurs d’un ralentissement économique : une hausse agressive des taux d’intérêt, une inflation atteignant des sommets en quatre décennies, une inversion prolongée de la courbe des rendements, un repli de l’activité manufacturière et un marché boursier en territoire baissier. Pourtant, fin 2025, le chômage reste relativement faible et les marchés boursiers atteignent des niveaux records.

Cette situation paradoxale soulève une question cruciale : la récession a-t-elle été évitée, ou est-elle simplement retardée par des facteurs conjoncturels et des politiques budgétaires expansionnistes ? La réponse à cette interrogation est essentielle pour orienter les stratégies d’investissement.

L’argumentaire en faveur d’une récession imminente repose en grande partie sur l’inversion de la courbe des rendements. Historiquement, chaque inversion soutenue depuis les années 1960 a été suivie d’une contraction économique, parfois rapide, parfois avec un certain décalage. L’inversion débutée en 2022 a été la plus profonde et la plus longue jamais enregistrée, ce qui renforce la probabilité d’un ralentissement.

Par ailleurs, l’activité manufacturière se contracte depuis la majeure partie des trois dernières années. L’indice PMI manufacturier, considéré comme un indicateur avancé, a enregistré 26 mois consécutifs sous le seuil de 50 au début de 2025, avant un bref rebond suivi d’un nouveau repli. Une telle faiblesse persistante se traduit généralement par une baisse des bénéfices des entreprises, un ralentissement de l’embauche et une perte de confiance des consommateurs.

Le resserrement monétaire mis en œuvre par la banque centrale joue également un rôle. La politique monétaire agit avec un décalage notable, et le cycle de hausse des taux le plus agressif depuis quatre décennies prendra du temps pour se répercuter pleinement sur les marchés du crédit, les dépenses des ménages et les bilans des entreprises. Les distorsions post-pandémiques et les déficits budgétaires massifs pourraient avoir prolongé ce décalage, mais il est peu probable qu’ils aient annulé l’effet.

Les déficits budgétaires constituent un autre sujet de préoccupation. Washington a maintenu une politique de relance budgétaire comparable à celle observée en période de crise, malgré une économie en croissance. Ces dépenses publiques ont contribué à masquer la faiblesse sous-jacente, mais ont également fait grimper le ratio dette/PIB à des niveaux qui finiront par limiter la marge de manœuvre budgétaire. La croissance financée par le déficit n’est pas durable, et l’endettement peut nuire à la croissance économique à long terme.

Enfin, les valorisations boursières sont élevées, en particulier dans le secteur technologique. Cette situation signifie que même un ralentissement modeste de la croissance pourrait entraîner une correction boursière amplifiée par des multiples élevés.

Cependant, l’absence de récession peut également être expliquée. La principale raison est la forte résilience des dépenses, tant des consommateurs que du gouvernement. L’injection massive de liquidités dans l’économie après la pandémie a créé d’importantes distorsions statistiques, mais a également soutenu l’activité économique.

Malgré la hausse des taux d’intérêt, les ménages ont bénéficié de l’épargne excédentaire accumulée pendant la pandémie, de l’augmentation de la valeur de leurs biens immobiliers et des marchés financiers, et d’un marché du travail tendu qui a maintenu les salaires nominaux à un niveau élevé. En conséquence, les consommateurs ont continué à dépenser, ce qui a permis de soutenir le PIB.

Par ailleurs, les déficits budgétaires ont injecté des sommes considérables dans l’économie en dehors de toute période de crise. Les projets d’infrastructure, les initiatives de politique industrielle et les dépenses sociales ont tous contribué à soutenir la demande. Washington a en quelque sorte maintenu un «stimulus d’urgence» permanent, empêchant les facteurs de récession habituels de se manifester.

De plus, la structure de l’économie américaine a évolué. Les services représentent désormais une part beaucoup plus importante de l’économie que dans le passé (environ 70% contre près de 30% dans les années 1970). La faiblesse de l’activité manufacturière est donc moins déterminante qu’auparavant. Les services, bien que ralentissant, ne sont pas encore en territoire de récession.

Les entreprises américaines ont également fait preuve d’une grande capacité d’adaptation. Elles ont profité des taux d’intérêt historiquement bas en 2020-2021 pour refinancer leur dette, ce qui a renforcé leurs bilans. De nombreuses entreprises ont également bloqué des financements à bas coût pour plusieurs années, réduisant ainsi la pression immédiate de la hausse des taux d’intérêt.

Enfin, la Réserve fédérale a montré sa volonté de réagir rapidement en commençant à baisser les taux en septembre, signalant que la gestion des risques et la prévention de dommages économiques inutiles étaient des priorités.

En conclusion, les investisseurs doivent se préparer à toutes les éventualités. Que l’économie entre ou non en récession, la volatilité restera probablement élevée et la gestion des risques sera essentielle. Une correction boursière de 5, 10 ou 20% est possible, même en l’absence de récession.

En cas de récession, les valorisations boursières se comprimeront probablement, les estimations de bénéfices baisseront et les actifs à risque seront vendus. Les secteurs défensifs, tels que les services publics, les biens de consommation de base et la santé, pourraient surperformer. Les obligations du Trésor pourraient servir de valeur refuge, les rendements baissant en cas de fuite vers la sécurité.

Si l’économie parvient à éviter la récession, les marchés pourraient ne pas connaître un «terrain favorable» sans heurts. Des corrections se produisent chaque année et peuvent affecter la performance des portefeuilles et la psychologie des investisseurs. Une grande partie du scénario d’«atterrissage en douceur» étant déjà intégrée dans les prix, le risque de correction est élevé.

La prudence reste donc de mise, même si les marchés atteignent de nouveaux sommets. Il est conseillé de réduire l’exposition lorsque les valorisations sont élevées, de conserver une allocation saine à la trésorerie et aux titres à revenu fixe, et d’être sélectif dans l’exposition aux actions. Il est essentiel de reconnaître que les deux scénarios – récession et absence de récession – sont plausibles et de se positionner en conséquence.

Il est également important de se rappeler que les économistes ont un bilan désastreux en matière de prévisions de récessions. En 2007, les deux tiers n’ont pas vu la crise arriver. En 2022, les deux tiers prévoyaient une récession imminente. Ils avaient tort à chaque fois. L’économie n’est pas une machine prévisible, mais un système complexe et adaptatif façonné par le comportement humain, les distorsions politiques et les chocs imprévus. Les modèles peuvent nous indiquer ce qui devrait se produire, mais la réalité trouve souvent un moyen de nous surprendre.

Cela ne signifie pas que les indicateurs doivent être ignorés. Les courbes de rendement, les enquêtes manufacturières et les écarts de crédit contiennent tous des informations utiles. Mais il est important de les considérer comme faisant partie d’un ensemble plus large, et non comme un évangile.

En tant qu’investisseur, l’humilité est essentielle. Le marché ne nous doit pas de clarté. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir avec certitude, mais de naviguer dans l’incertitude avec discipline.

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