Home NouvellesSans abandonner la routine, les Vénézuéliens prennent discrètement des mesures par crainte d’une attaque terrestre américaine

Sans abandonner la routine, les Vénézuéliens prennent discrètement des mesures par crainte d’une attaque terrestre américaine

by Nicolas Lefèvre

Publié le 16 octobre 2025 à 22h09. Malgré une ambiance quotidienne qui semble reprendre son cours, les Vénézuéliens vivent dans une angoisse croissante face au déploiement de navires de guerre américains dans les Caraïbes et aux craintes d’une intervention, tandis que le pays est déjà fragilisé par une profonde crise économique et politique.

  • Le déploiement de navires de guerre américains dans la mer des Caraïbes suscite l’inquiétude au Venezuela.
  • La population oscille entre l’angoisse et l’espoir d’un changement politique, exacerbé par les récentes tensions avec les États-Unis.
  • Malgré la tension, la vie quotidienne se poursuit, mais avec une inquiétude sous-jacente et des ajustements discrets.

La vie à Caracas semble poursuivre son cours normal en apparence. Les théâtres affichent complet, les salles de concert résonnent, et la saison de baseball a débuté. Les rues sont animées, les marchés fonctionnent, et le trafic reste dense. Pourtant, sous cette façade de normalité, une tension palpable s’installe, alimentée par le déploiement de navires de guerre américains dans la mer des Caraïbes et la crainte d’une éventuelle action militaire. Les conversations se teintent d’une inquiétude discrète, tandis que les Vénézuéliens tentent de concilier routine et appréhension.

« Ce que vivent les Vénézuéliens, c’est l’angoisse en pensant à ce qui pourrait arriver », confie Ivonne Caña, croisée en milieu d’après-midi dans le quartier de Chacao, à l’est de Caracas. Cette angoisse s’accompagne toutefois d’un espoir ténu de changement.

« Si Dieu le veut, que tout soit un autre changement pour nous, parce que cela va de mal en pire chaque jour. Et demander à Dieu avec foi que tout change. »

Ivonne Caña

Elle admet avoir réfléchi à la possibilité d’une évolution politique suite à la pression exercée par les États-Unis, tout en exprimant le souhait que cette transformation se déroule dans le calme.

Certains secteurs de la société expriment déjà leur espoir de changement, mais avec prudence. Des banderoles portant des messages tels que « Cela arrive… liberté » ont été déployées dans au moins dix universités du pays, une forme de protestation pacifique dans des espaces où les discussions politiques sont habituellement rares, par peur de représailles.

Le Venezuela est confronté à de profondes difficultés internes, principalement dues à une crise économique persistante. Cependant, ce sont les pressions extérieures qui se sont intensifiées ces derniers mois. Les États-Unis ont annoncé ce mardi une cinquième interception d’un petit navire dans les eaux internationales des Caraïbes, accusé de transporter de la drogue, sans pour autant présenter de preuves concrètes, comme lors des quatre opérations précédentes.

Le président Donald Trump a également déclaré avoir autorisé la Central Intelligence Agency (CIA) à opérer au Venezuela afin de lutter contre l’immigration clandestine et le trafic de drogue. Bien qu’il n’ait pas précisé si l’agence aurait le pouvoir de s’opposer au président Nicolás Maduro, cette annonce a exacerbé les tensions entre les deux pays. Parallèlement, l’annonce, vendredi dernier, de l’attribution du Prix Nobel de la paix à María Corina Machado, figure de proue de l’opposition au régime de Maduro et actuellement en clandestinité, renforce la pression internationale sur le gouvernement chaviste.

Malgré ce contexte tendu, les Vénézuéliens s’efforcent de maintenir une routine quotidienne. Ivonne Caña, cuisinière, témoigne de cette incertitude : « On ne dort pas bien. » Elle avoue avoir commencé à constituer de petites réserves alimentaires, par précaution. Leonardo Urbáez, chauffeur de taxi, se décrit comme un sympathisant du chavisme et membre de la réserve militaire. Il observe une certaine nervosité dans les rues et compare la situation à celle d’un loup qui rôde : « Tout le monde a peur, mais ensuite le loup arrive et reste là. » Il estime que les États-Unis chercheront toujours à défendre leurs propres intérêts, et non ceux du Venezuela.

D’autres, comme Daniela, une professionnelle indépendante, préfèrent rester discrets par crainte de représailles. Elle tente de mener une vie « aussi normale que possible », tout en admettant éviter de s’éloigner trop de son domicile. Elle perçoit une « tendance à l’espoir », espérant que la situation évoluera positivement. Elle se réfère aux élections présidentielles de 2024, dont les résultats sont contestés par l’opposition, qui affirme que le véritable vainqueur était Edmundo González Urrutia, actuellement exilé en Espagne. Le Conseil national électoral maintient quant à lui la victoire de Nicolás Maduro, sans fournir de détails sur les résultats par bureau de vote. Des observateurs internationaux, tels que le Centre Carter et un groupe d’experts des Nations Unies, ont également remis en question la validité des résultats.

Jhonybe Lugo, une femme au chômage, exprime sa nervosité et son inquiétude, tout en refusant d’envisager des scénarios extrêmes. « Je ne vois pas de guerre ici comme en Palestine. Je ne veux pas qu’il m’arrive quoi que ce soit, ni à ma famille. » Elle se dit confiante dans la capacité du gouvernement à « faire ce qu’il faut » pour renforcer la défense du pays.

Selon Félix Seijas, directeur de l’institut d’enquête Delphos, le pays attend, mais ne ressent pas encore un danger immédiat. Il souligne que les Vénézuéliens ont peu d’expérience de situations similaires et considèrent la menace comme abstraite. Il ajoute que l’intervention étrangère ne serait acceptée que si elle ne se traduisait pas par une destruction massive.

Yorelis Acosta, psychologue clinicienne et sociale, explique que la principale préoccupation des Vénézuéliens concerne la situation économique, suivie des défaillances des services publics (coupures de courant, interruptions de l’approvisionnement en eau) et de l’escalade des tensions avec les États-Unis. Elle observe que les gens se replient sur des « mini bulles » de sécurité, et que le stress cumulé se manifeste par de l’anxiété, de la dépression, de l’irritabilité et des troubles du sommeil.

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