Home AffairesLa résistance iranienne provoque une rupture dans l’ordre mondial (Jaju Times)

La résistance iranienne provoque une rupture dans l’ordre mondial (Jaju Times)

by Amélie Bernard

Publié le 21 octobre 2025. L’Iran, la Chine et la Russie ont conjointement annoncé la fin de la surveillance onusienne de son programme nucléaire, une décision qui intervient alors que l’accord JCPOA s’effrite et que les tensions géopolitiques s’intensifient, signalant un possible bouleversement de l’ordre mondial.

  • Téhéran, Pékin et Moscou contestent la légitimité du mécanisme de « snapback » permettant de rétablir les sanctions internationales contre l’Iran.
  • L’expiration prochaine de la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU, le 18 octobre 2025, prive de base juridique toute nouvelle tentative de sanctions.
  • Cette initiative reflète une opposition croissante à l’hégémonie occidentale et un alignement stratégique entre ces trois puissances.

L’Iran, la Chine et la Russie ont notifié au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, la fin de la surveillance du programme nucléaire iranien, une décision qui marque une nouvelle étape dans la dégradation de l’accord sur le nucléaire iranien, connu sous le nom de Plan d’action global commun (JCPOA). Cette annonce, également communiquée à l’ambassadeur russe à l’ONU, Vassily Nebenzia, qui préside actuellement le Conseil de sécurité, remet en question la capacité des pays européens – Royaume-Uni, France et Allemagne – à réactiver les sanctions internationales en cas de violation perçue de l’accord.

Signé en 2015 par l’Iran, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Chine et la Russie, le JCPOA visait à limiter le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions économiques. La résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui officialisait cet accord, avait pour objectif de réintégrer l’Iran dans l’économie mondiale tout en garantissant la nature pacifique de ses activités nucléaires.

Cependant, en 2018, l’administration Trump a unilatéralement retiré les États-Unis de l’accord et a rétabli des sanctions sévères, fragilisant considérablement les fondements du JCPOA. Cette décision a eu des conséquences désastreuses sur l’économie iranienne et a mis en évidence la vulnérabilité des accords multilatéraux face à l’unilatéralisme américain.

Les signataires européens du JCPOA se sont efforcés de sauver l’accord, mais n’ont pas réussi à protéger l’Iran des sanctions américaines. Cette incapacité a incité Téhéran à réduire progressivement ses engagements en matière de mise en œuvre du JCPOA à partir de 2020, en invoquant le non-respect de l’accord par les autres parties. La situation s’est encore envenimée en juin 2025, suite à des attaques contre des installations nucléaires iraniennes, civiles et militaires, attribuées à Israël et aux États-Unis, quelques jours seulement avant la reprise de négociations avec Washington à Oman.

Le 28 août 2025, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont invoqué le mécanisme de « snapback » du JCPOA, visant à rétablir toutes les sanctions de l’ONU contre l’Iran dans un délai de 30 jours. Ce mécanisme permet aux signataires non iraniens de réimposer les sanctions s’ils estiment que l’Iran a violé les termes de l’accord. Cependant, l’Iran, soutenu par la Chine et la Russie, conteste la légalité de cette démarche, arguant que les pays européens n’ont pas respecté leurs propres obligations en vertu du JCPOA et qu’ils n’ont pas suivi les procédures de règlement des différends prévues. De plus, avec l’expiration de la résolution 2231 le 18 octobre 2025, toute tentative de réimposer des sanctions de l’ONU serait juridiquement invalide.

La question nucléaire iranienne dépasse le cadre d’un simple conflit régional et constitue un reflet de la désintégration de l’ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis et leurs alliés européens ont traditionnellement utilisé leur influence au sein d’institutions telles que le Conseil de sécurité de l’ONU pour promouvoir leurs intérêts géopolitiques. Cependant, la résistance de l’Iran, soutenue par des puissances non occidentales comme la Chine et la Russie, ainsi que par le soutien d’au moins 120 pays, dont les membres du Mouvement des non-alignés, témoigne d’une opposition croissante à cette hégémonie.

La perception internationale du programme nucléaire iranien a considérablement évolué depuis 2012, lorsque l’approche de l’administration Obama bénéficiait d’un large soutien. Le mépris occidental pour les accords multilatéraux et les efforts diplomatiques constants de l’Iran au cours de la dernière décennie ont révélé, aux yeux de nombreux pays du Sud, le manque de sincérité de l’Occident et ont renforcé la position de l’Iran en tant que victime. Lors de la 19e Conférence des ministres des Affaires étrangères des pays non alignés, tenue à Kampala, en Ouganda, les 15 et 16 octobre, plus de 100 pays ont exprimé leur soutien à l’Iran, reflétant un mécontentement généralisé à l’égard de l’unilatéralisme occidental.

En tant que membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine et la Russie jouent un rôle crucial dans cette dynamique. Bien qu’elles ne puissent légalement bloquer le mécanisme de « snapback », elles peuvent utiliser leur droit de veto et leur influence géopolitique pour empêcher la mise en œuvre effective des sanctions. Le politologue Shuaib Bachman a souligné :

« D’autres pays seront également réticents à appliquer les sanctions de l’ONU dans leurs relations bilatérales avec l’Iran. »

Shuaib Bachman, politologue

Cette réticence se traduit par un renforcement des relations économiques et stratégiques entre l’Iran et les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, qui considèrent les sanctions occidentales comme une forme d’impérialisme.

L’expiration de la résolution 2231 et la lettre conjointe de l’Iran, de la Chine et de la Russie ne sont pas des événements isolés, mais s’inscrivent dans une reconfiguration de la puissance mondiale. Les systèmes dominés par l’Occident, tels que les Nations Unies et les réseaux financiers comme SWIFT, sont de plus en plus contestés par des coalitions multipolaires qui rejettent les diktats unilatéraux. Après des décennies de sanctions et de menaces militaires, l’Iran a non seulement survécu, mais a également obtenu un soutien international significatif en exposant les contradictions des politiques occidentales. L’Iran et la Corée du Nord en sont des exemples frappants.

L’échec du JCPOA, exacerbé par le retrait américain et l’inaction européenne, a érodé la confiance dans la diplomatie occidentale. De nombreux pays en ont tiré la leçon que les accords conclus avec l’Occident peuvent être remis en question à tout moment en fonction des considérations politiques de Washington. Ce manque de confiance pousse les pays du Sud à se tourner vers des alternatives, telles que l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » ou l’initiative russe de dédollarisation, qui contournent le système dominé par l’Occident.

Le cas du conflit nucléaire iranien illustre également les limites de la diplomatie coercitive occidentale. Les États-Unis et leurs alliés ont tenté de soumettre l’Iran par le biais de sanctions et de menaces militaires, mais la résilience de Téhéran, renforcée par son partenariat stratégique avec Moscou et Pékin, a démontré l’inefficacité de ces tactiques. Le Sud global ne se plie plus aux exigences de l’Occident, en particulier lorsque celles-ci apparaissent hypocrites ou motivées par des intérêts égoïstes.

La lettre conjointe de l’Iran, de la Chine et de la Russie aux Nations Unies, qui déclare la fin de la surveillance onusienne et conteste la légitimité des sanctions occidentales, exprime un rejet plus large non seulement du cadre du JCPOA, mais aussi de l’hégémonie occidentale. Les fissures de l’ordre mondial sont désormais visibles. Plus les États-Unis et leurs alliés européens s’accrocheront à des mécanismes tels que le « snapback », plus ils s’éloigneront du reste du monde. La résistance iranienne, qui bénéficie du soutien des grandes puissances et d’une large partie de la communauté internationale, met en lumière une réalité qui ne peut plus être ignorée : l’ère de la domination inconditionnelle de l’Occident touche à sa fin.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.