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L’époque la plus dangereuse de l’histoire

by Amélie Bernard

Les marchés boursiers actuels présentent des signes inquiétants de distorsion et de surévaluation, suscitant des craintes d’un effondrement structurel plutôt que d’une simple correction macroéconomique. L’essor de l’investissement passif, qui domine désormais le paysage boursier, pourrait amplifier les risques et rendre cette période particulièrement périlleuse pour les investisseurs.

Selon une analyse de MarketWatch, le marché actuel pourrait bien être le plus irrationnel de l’histoire, dominé par les stratégies d’investissement indiciel passif. Cette prédominance signifie que les mécanismes du marché, et non les fondamentaux économiques, dictent désormais les tendances.

Les valorisations actuelles sont alarmantes. L’indice boursier se négocie à un ratio cours/bénéfices de 26, tandis que le ratio CAPE (Cyclically Adjusted Price-to-Earnings) oscille autour de 40, des niveaux observés uniquement lors des bulles spéculatives historiques. La capitalisation boursière totale dépasse désormais 217 % du produit intérieur brut des États-Unis, un seuil que Warren Buffett a identifié comme un signal d’alerte.

Si les valorisations peuvent sembler déconnectées de la réalité à court terme, elles finissent par influencer les résultats futurs. Compte tenu de ces niveaux extrêmes, l’époque actuelle pourrait-elle s’avérer plus dangereuse que 2000 ou 2007 ? La structure sous-jacente du marché a considérablement changé.

Aujourd’hui, les flux de capitaux sont largement automatisés, la discipline de l’évaluation s’érode et les gestionnaires actifs, qui analysent les fondamentaux des entreprises, sont en voie de disparition. L’investissement passif a éclipsé la “marge de sécurité” prônée par Benjamin Graham, tandis que des récits simplistes – l’intelligence artificielle, la déflation, la confiance aveugle dans les banques centrales – dominent le discours. Il ne reste alors que l’élan et le sentiment des investisseurs, une combinaison explosive dans un système fragilisé.

L’impact de l’investissement passif est significatif. Les fonds indiciels et les ETF (Exchange Traded Funds) représentent désormais plus de la moitié des actions américaines. Ces véhicules allouent le capital en fonction de la capitalisation boursière, et non en fonction de la valorisation, des fondamentaux ou de la qualité de l’entreprise. Les plus grandes entreprises concentrent ainsi la majorité des nouveaux capitaux, créant une boucle de rétroaction où les prix déterminent les flux, et les flux déterminent les prix.

Cette concentration pose un problème de diversification. Les investisseurs qui pensent être diversifiés en détenant plusieurs ETF peuvent en réalité être fortement exposés aux mêmes quelques géants de la technologie, comme Apple, Microsoft et Nvidia. Aux États-Unis, environ 20 % des 4 000 ETF disponibles incluent Apple dans leur portefeuille. Détenir un fonds indiciel S&P 500, un ETF Nasdaq et un ETF technologique peut donc signifier détenir plusieurs fois les mêmes actions.

L’investissement passif a également érodé la discipline de l’évaluation. Les stratégies passives se contentent de répliquer un indice, sans chercher à identifier les entreprises sous-évaluées. Morningstar souligne que l’investissement passif “alimente la montée des méga-entreprises”, ce qui peut avoir des conséquences inattendues sur les portefeuilles.

Des études universitaires, comme celle de Jiang, Vayanos et Zheng, démontrent que les flux vers les fonds passifs “augmentent de manière disproportionnée les cours des actions des plus grandes entreprises”, en particulier celles qui sont très prisées par les investisseurs spéculatifs. Le marché global peut ainsi progresser même si les flux proviennent uniquement d’un transfert d’argent des stratégies actives vers les stratégies passives.

Cette injection mécanique de capitaux augmente la volatilité des grandes entreprises, décourageant l’arbitrage par les investisseurs actifs qui pourraient corriger les erreurs d’évaluation. Les plus grandes entreprises du S&P 500 affichent les rendements les plus importants et une volatilité accrue suite aux entrées de capitaux passifs.

Morningstar met en garde : l’investissement passif “ne se contente pas de refléter le marché, il le façonne”. Il s’agit désormais d’une force qui influence les prix, entraînant des distorsions qui présentent un risque important pour les investisseurs. Parmi ces distorsions figurent la pollution des signaux de valorisation, la fragilité de la liquidité et le risque de concentration.

Les bulles spéculatives ne sont pas nouvelles, mais elles évoluent. Ce qui reste constant, c’est le mécanisme central : la promesse d’une richesse facile, une participation massive et une innovation qui semble infaillible. L’environnement actuel rappelle celui des années 1920, avec des fonds d’investissement vendus aux investisseurs comme un moyen sûr de participer au boom boursier, mais recelant un effet de levier et des participations croisées opaques.

Aujourd’hui, on observe des produits similaires : des fonds de capital-investissement intégrés aux plans 401(k), des ETF crypto avec effet de levier et des véhicules semi-liquides promettant des rendements stables à partir d’actifs illiquides. Des entreprises comme MicroStrategy (NASDAQ: MSTR) et Robinhood (NASDAQ: HOOD) proposent des produits financiers complexes, souvent présentés comme des opportunités réservées à une élite, mais qui dissimulent des risques importants.

Face à cette situation, il est crucial d’adopter une approche prudente. Il est impératif de tester la résistance de son portefeuille en simulant un retrait de 30 à 50 %. Il est également essentiel de résister à la foule, de détenir des liquidités et de privilégier les stratégies actives et disciplinées, axées sur la valeur et la gestion des risques. Enfin, il est important de rester sceptique face aux récits simplistes et de se concentrer sur les fondamentaux économiques.

L’ironie est que nous avons conçu des stratégies passives pour supprimer l’émotion, mais nous avons en réalité institutionnalisé le comportement grégaire. Les masses passives amplifient désormais les bulles au lieu de les amortir. Cette période est historique, non seulement par son ampleur, mais aussi par sa fragilité. Une crise peut créer des opportunités pour les investisseurs disciplinés, sceptiques et préparés.

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