Home MondeL’ingrédient secret d’un maître ancien ? Jaune d’oeuf, selon une nouvelle étude

L’ingrédient secret d’un maître ancien ? Jaune d’oeuf, selon une nouvelle étude

by Clara Dubois

De nouvelles recherches révèlent que les grands maîtres de la peinture, tels que Léonard de Vinci et Rembrandt, utilisaient une astuce simple mais efficace pour améliorer leurs œuvres : l’ajout de jaune d’œuf à leurs peintures à l’huile. Cette pratique, longtemps considérée comme une contamination accidentelle, serait en réalité une technique délibérée pour modifier et optimiser les propriétés de leurs pigments.

L’étude, publiée mardi dans la revue Nature Communications, met en lumière l’ingéniosité des peintres européens des XVIe, XVIIe et début du XVIIIe siècle et leur connaissance approfondie des matériaux à leur disposition. Les chercheurs ont découvert que même une petite quantité de jaune d’œuf pouvait avoir un impact significatif sur la texture, la durabilité et l’apparence des peintures à l’huile.

« Il existe très peu de sources écrites à ce sujet et aucune étude scientifique n’avait été menée auparavant avec une telle profondeur », explique Ophélie Ranquet, de l’Institut de génie des procédés mécaniques et de mécanique de l’Institut de technologie de Karlsruhe en Allemagne. « Nos résultats montrent qu’avec une infime quantité de jaune d’œuf, on peut obtenir un changement étonnant des propriétés de la peinture à l’huile, ce qui démontre à quel point cela pouvait être bénéfique pour les artistes. »

Contrairement à la tempera, technique ancienne combinant jaune d’œuf, pigments et eau, la peinture à l’huile, apparue pour la première fois en Asie centrale au VIIe siècle avant de se répandre en Europe, offrait des couleurs plus intenses, des transitions plus douces et un temps de séchage plus long. Cependant, elle était également plus susceptible de noircir et de se détériorer avec le temps. L’ajout de jaune d’œuf permettait de pallier certains de ces inconvénients.

Pour leur étude, les chercheurs ont recréé le processus de fabrication de la peinture en utilisant quatre ingrédients – jaune d’œuf, eau distillée, huile de lin et pigments – pour mélanger deux couleurs historiquement importantes, le blanc de plomb et le bleu outremer. Ils ont constaté que le jaune d’œuf agissait comme un stabilisateur et un modificateur de viscosité, améliorant la maniabilité de la peinture et sa résistance à l’humidité.

« L’ajout de jaune d’œuf est bénéfique car il permet d’ajuster les propriétés de ces peintures de manière drastique », précise Ophélie Ranquet. « Par exemple, il ralentit l’oxydation de la peinture grâce aux antioxydants contenus dans le jaune. »

L’étude révèle également que le jaune d’œuf pouvait aider à préserver la brillance des pigments, en particulier du blanc de plomb, sensible à l’humidité. Il permettait également de créer des empâtements plus épais avec moins de pigment, une solution intéressante à une époque où certains pigments, comme le lapis-lazuli utilisé pour le bleu outremer, étaient extrêmement coûteux – parfois plus chers que l’or.

Un exemple concret de l’effet du jaune d’œuf, ou de son absence, peut être observé dans « La Madone à l’œillet » de Léonard de Vinci, exposée à l’Alte Pinakothek de Munich. La toile présente des craquelures visibles sur les visages de Marie et de l’enfant, un phénomène qui pourrait être lié à un manque de jaune d’œuf dans la composition de la peinture.

« La peinture à l’huile commence à sécher à partir de la surface, c’est pourquoi elle se froisse », explique Ophélie Ranquet. L’étude suggère que l’ajout de jaune d’œuf aurait pu prévenir cet effet.

Une autre œuvre analysée, « La Lamentation sur le Christ mort » de Botticelli, également exposée à l’Alte Pinakothek, présente un mélange de techniques de tempera et de peinture à l’huile. La présence de protéines dans les zones peintes à l’huile pourrait indiquer une utilisation délibérée du jaune d’œuf, même en petites quantités.

Maria Perla Colombini, professeure de chimie analytique à l’Université de Pise en Italie, salue cette recherche : « Cet article passionnant propose un nouveau scénario pour la compréhension des anciennes techniques de peinture. Le groupe de recherche, en reliant les résultats au niveau moléculaire à l’échelle macroscopique, apporte de nouvelles connaissances sur l’utilisation du jaune d’œuf et des liants d’huile. Ils ne se contentent pas d’identifier les matériaux utilisés par les maîtres anciens, mais expliquent comment ils pouvaient produire des effets merveilleux en employant et en mélangeant les quelques matériaux naturels disponibles. »

Ces nouvelles découvertes pourraient non seulement améliorer la conservation et la préservation des œuvres d’art, mais aussi enrichir notre compréhension de l’histoire de l’art.

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