Publié le 13 novembre 2025 à 14h37. Un historien britannique a été frappé par une révélation sur les plages de Normandie en 2004, l’incitant à consacrer quinze ans à reconstituer l’histoire méconnue des Sherwood Rangers, un régiment blindé britannique ayant combattu avec bravoure pendant la Seconde Guerre mondiale.
- L’historien James Holland a vécu une expérience immersive qui l’a connecté aux soldats des Sherwood Rangers.
- Son enquête approfondie a révélé les conditions de vie difficiles et l’humanité des jeunes soldats pendant la guerre.
- L’ouvrage « Brothers in Arms » explore l’histoire du régiment, de ses origines équestres à son rôle crucial dans la bataille de Normandie.
C’était lors d’un voyage sur les plages de Normandie, en 2004, à l’occasion du 60e anniversaire du Débarquement, que l’historien britannique James Holland a ressenti une connexion viscérale avec le passé. Plus précisément, au niveau d’un lieu nommé « Point 102 », où les hommes du régiment blindé des Sherwood Rangers avaient mené une action déterminante contre les forces allemandes. L’expérience, qu’il décrit comme une épiphanie, l’a profondément marqué et a déclenché une quête de quinze ans pour rendre hommage à ces soldats.
« Quand nous sommes arrivés, j’ai fermé les yeux… J’ai senti les chars Sherman avancer, avec les camions derrière et l’infanterie sur le côté. Et aussi les morts. C’était quelque chose de si vivant que je pouvais presque le voir, le toucher », a confié James Holland à ABC. Dès lors, il s’est senti lié à cette unité et a su qu’il devait raconter leur histoire.
Fidèle à sa promesse, il a passé les années suivantes à interviewer des anciens combattants, à éplucher des centaines d’heures d’archives et à visiter les champs de bataille européens où les Sherwood Rangers avaient combattu avec courage pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne regrette aucunement cet investissement : « Chaque minute en valait la peine », assure-t-il. Il a d’abord été attiré par le fait que ce régiment blindé de l’armée britannique ait participé au plus grand nombre de batailles du conflit – 36 au total, dont 16 entre le Jour J, le 6 juin 1944, et 1945.
Mais c’est l’histoire humaine des soldats qui l’a véritablement captivé. « Ce n’étaient que de jeunes hommes d’une vingtaine d’années qui combattaient et vivaient dans la misère à l’intérieur d’un char, sans aucune hygiène. Ils aimaient boire, faire l’amour et se plaindre, mais ils n’ont jamais perdu leur humanité, malgré ce qu’ils ont enduré », explique-t-il.
Aujourd’hui, après avoir mis en lumière le destin des tankistes les plus célèbres de la guerre – un sujet popularisé par des films comme « Fury » avec Brad Pitt – James Holland présente en Espagne son enquête définitive sur les Sherwood Rangers : « Brothers in Arms » (Grenier des Livres). L’ouvrage, qui compte près de 700 pages, aborde tous les aspects de l’histoire du régiment, de l’analyse tactique des unités blindées anglaises aux conséquences psychologiques subies par les soldats enfermés dans ces « cercueils d’acier ».
« C’est un mythe de penser que combattre dans un char était sûr. Les chiffres montrent qu’en proportion, c’était plus dangereux que d’être dans les tranchées de Verdun, de la Somme et de Passchendaele, des lieux de massacres de la Première Guerre mondiale », souligne-t-il. Il illustre ce propos avec un chiffre frappant : « Le régiment était commandé par 36 officiers. Entre le 6 juin et le 21 août 1944, leurs pertes, en comptant les remplacements, s’élevèrent à 44. »
L’auteur, qui apprécie un café Americano pour bien démarrer la journée, se montre passionné par l’histoire du régiment. Il précise qu’aucun de ses grands-parents n’a été directement impliqué dans la guerre : l’un s’était engagé dans les troupes auxiliaires de l’île pendant le « Blitz », les bombardements allemands sur la Grande-Bretagne, et l’autre chez les pompiers de Birmingham.
« On pourrait dire que j’ai adopté les Sherwood Rangers comme famille… Ou qu’ils m’ont adopté ! », plaisante-t-il. Il ressent un lien profond avec ces hommes, qu’il considère comme ses « frères », d’où le titre de son ouvrage, qui est également un clin d’œil à la série mythique « Blood Brothers » de Spielberg sur la 101e division aéroportée.
Les Sherwood Rangers ont une histoire singulière. En 1939, ils combattaient encore à cheval dans les déserts de Palestine, face aux rebelles arabes, sabre au clair. Ce n’est que trois ans plus tard qu’ils ont troqué leurs montures contre des chars Sherman, l’épine dorsale des divisions blindées alliées pendant la guerre. Un véhicule souvent méprisé par les historiens, mais que Holland décrit comme « le meilleur char de son époque ». « Il ne s’agissait pas seulement d’avoir le canon le plus puissant ou le châssis le plus gros. Il faut penser à l’ensemble. Le Sherman était très fiable sur le plan mécanique, facile à réparer et à utiliser sur le champ de bataille. De plus, ils étaient nombreux – 36 pour chaque redoutable Tigre allemand – et ils tiraient à une vitesse beaucoup plus élevée », explique-t-il.
Sur ces « montures d’acier », ils ont combattu à Alam el Halfa (Afrique) à l’été 1942 et ont débarqué sur les plages de Normandie le 6 juin 1944, dans le secteur Or. « C’était l’enfer : tous les véhicules blindés du régiment qui ont participé ont reçu au moins un coup direct pendant l’opération. Que leurs équipages aient survécu ou non, c’était une question de chance », témoigne-t-il. Il retrace ensuite le parcours des Sherwood Rangers à travers les différents théâtres d’opérations, de la Belgique à Brême en passant par la traversée du Rhin, toujours avec la crainte d’être une cible prioritaire pour l’ennemi. Car, comme le souligne l’auteur, le Sherman était un char relativement haut, une cible mobile idéale que l’infanterie allemande évitait soigneusement.
L’ouvrage ne se limite pas aux grandes opérations. James Holland a rassemblé des anecdotes sur les membres les plus marquants des Sherwood Rangers, souvent insolites. Un conducteur de Sherman, par exemple, était connu pour avoir emmené avec lui une grande poupée blonde en crinoline, qu’il avait surnommée Marguerite. Elle a accompagné l’unité tout au long du conflit, une façon particulière de remonter le moral des troupes. Peter Selerie, lui, préférait réciter des vers de Shakespeare dans l’interphone pendant les bombardements. Micky Gold, quant à lui, offrait à ses camarades l’un des rares livres qu’il avait emportés avec lui : un exemplaire usé de « Winnie l’ourson ».
John Semken est l’un des personnages préférés de l’auteur : « J’ai eu une conversation avec lui quand il avait 90 ans et elle m’a profondément marqué. Il m’a raconté avoir heurté un Tigre et lui avoir tiré dessus dix fois avant de pouvoir riposter. Finalement, l’équipage ennemi s’est rendu, même si leur véhicule était beaucoup plus lourd. »
Keith Douglas est un autre soldat qui a marqué l’auteur. Ce capitaine, poète et écrivain à ses heures perdues, est mort le 9 juin 1944 alors qu’il quittait son char pour explorer le terrain et éviter une embuscade allemande. « Chaque fois que je retourne en Normandie, je me rends au cimetière de Tilly-sur-Seulles où se trouve sa tombe, et je le salue. Ses poèmes étaient brillants. Je suis fier d’avoir retrouvé l’endroit exact où il a été tué grâce à une enquête menée à partir de photographies aériennes », explique James Holland. Lorsqu’il s’est rendu sur les lieux, il a été bouleversé. « C’était un bel après-midi de mai, les oiseaux chantaient… Savoir que c’était là m’a donné un frisson. »
À la question de savoir quelle histoire du régiment l’a le plus touché, James Holland raconte : « À Noël 1944, les Sherwood Rangers étaient stationnés dans une ville néerlandaise, près de la frontière allemande. Ce jour-là, un soldat déguisé en Père Noël et un autre en elfe sont montés dans un traîneau tiré par un char et ont distribué aux enfants des dizaines de barres de chocolat qu’ils avaient gardées précieusement pendant des jours. Comment ne pas aimer ces gars-là ? C’est impossible ! »
Après avoir revisité l’histoire des Sherwood Rangers, James Holland rappelle que les chars n’ont pas perdu de leur pertinence, même si la guerre a évolué et que les drones sont devenus omniprésents : « Depuis que les voitures de combat ont été inventées, des moyens de les détruire ont été développés, mais il n’y a rien de nouveau à ce sujet. En fin de compte, elles travaillent en étroite collaboration avec l’infanterie et sont nécessaires pour lui apporter leur soutien. »
L’historien souligne que, sur les 14 chars que le gouvernement britannique a livrés à l’armée ukrainienne, seuls deux sont hors service. « Nous n’aurons pas à attendre longtemps avant que les systèmes anti-drones ne soient améliorés », estime-t-il. Sa conclusion est que, quel que soit le temps qui passe, le char restera un élément essentiel de l’arsenal militaire, tout comme il l’était pendant la Seconde Guerre mondiale.
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