L’ascension fulgurante des Stone Roses, en l’espace d’une année, a redéfini les contours du rock alternatif britannique. De simples espoirs locaux mancuniens en 1989, le groupe a conquis les charts et les plateaux télévisés, grâce notamment à une section rythmique novatrice et au talent de son bassiste, Gary “Mani” Mounfield.
À l’aube de 1989, les Stone Roses peinaient à attirer l’attention au-delà de Manchester. John Peel, figure influente de la radio britannique, ne leur accordait que peu d’intérêt, et leur dernier single, Elephant Stone, était à peine mentionné par la presse musicale. Leur capacité à remplir des salles londoniennes de taille modeste, comme le Dingwalls, était incertaine. Pourtant, en novembre de la même année, le groupe était au sommet de sa popularité. Leur single Fools Gold entrait directement en huitième position des charts, et leur performance sur l’émission Top of the Pops était un événement inattendu pour un groupe indie à la fin des années 1980.
Plusieurs facteurs expliquent cet engouement. L’esthétique du groupe, plus proche de l’émergente scène acid house que des codes traditionnels du rock alternatif, leur a permis d’attirer un public plus large. Leur attitude provocatrice et le jeu virtuose du guitariste John Squire, contrastant avec le son distordu dominant à l’époque, ont également contribué à leur succès. Mais c’est surtout la section rythmique des Stone Roses qui les distinguait, offrant un groove inédit dans le paysage musical britannique.
Certains ont noté une similitude mélodique entre Made of Stone et Velocity Girl de Primal Scream, un titre datant de l’ère C86. Cependant, le travail de la basse et de la batterie était radicalement différent. Le morceau invitait à la danse, contrairement à la plupart des titres diffusés dans les discothèques indie de l’époque. On avait l’impression qu’Alan “Reni” Wren, le batteur, et Gary “Mani” Mounfield, le bassiste, avaient été influencés par des genres musicaux autres que ceux habituellement associés aux groupes indie. Mani lui-même était un grand admirateur du bassiste des Byrds, Chris Hillman, mais ses principales influences étaient « la bonne soul du nord de l’Angleterre et le funk ».
Cette fluidité rythmique était l’ingrédient secret de l’album éponyme des Stone Roses. C’est Mani qui impulse le changement de rythme dans I Am the Resurrection, passant d’un stomp motown à un funk débridé, et qui donne à Waterfall son énergie communicative grâce à ses lignes de basse virtuoses. Sur Fools Gold, l’attention n’était pas tant portée sur le chant ou le jeu de guitare de Squire, ni même sur le breakbeat emprunté au single Hot Pants de Bobby Byrd (1971), mais sur la basse sinueuse et implacable de Mani. La ligne de basse est d’ailleurs la première chose qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque She Bangs the Drums.
Selon Mani, les erreurs musicales des Stone Roses étaient dues à un manque de funk. Il estimait que le single One Love, qui a suivi Fools Gold, aurait pu être plus percutant avec un groove plus affirmé, le jugeant trop rigide. Il s’est également montré un fervent défenseur de leur second album, Second Coming, souvent critiqué, estimant que ses défauts auraient pu être corrigés en supprimant les couches de guitare inspirées de Led Zeppelin et en revenant à un jeu plus rythmique.
Il avait peut-être raison. Les moments les plus réussis de Second Coming coïncident généralement avec les passages où Mani était pleinement mis en valeur – Daybreak, Love Spreads, et l’excellent Begging You. À l’inverse, sur les morceaux les plus lourds, on sent le bassiste s’efforcer d’accélérer le tempo. Son jeu sur Tightrope contraste avec la morosité générale du morceau, tandis que sur Straight to the Man, il tente visiblement d’insuffler un peu de dynamisme à un titre qui penche vers un country-rock inattendu.
En vain. Wren et Squire quittèrent le groupe après la sortie de Second Coming, et les Stone Roses implosèrent complètement après une prestation désastreuse au festival de Reading en 1996. L’arrivée de Mani chez Primal Scream eut cependant un effet galvanisant sur un groupe en perte de vitesse après l’accueil mitigé de Give Out But Don’t Give Up (1994). Le son de Primal Scream devint plus dub, plus lourd et plus distordu, mais le groove caractéristique des Stone Roses était toujours présent, notamment sur le titre funk Kowalski (1997). Sa ligne de basse hypnotique est particulièrement remarquable sur le single Swastika Eyes (1999), un autre point fort de l’album Xtrmntr, considéré comme le meilleur de Primal Scream depuis Screamadelica.
Toujours apprécié pour sa convivialité, Mani a marqué les esprits lors du concert de reformation des Stone Roses à Heaton Park, Manchester, en 2012, en jouant d’une basse personnalisée arborant le surnom de Dave Hill, le guitariste extravagant de Slade. Cette reformation ne s’est traduite que par une série de concerts lucratifs, et les deux nouveaux singles du groupe n’ont fait que confirmer l’impossibilité de retrouver la magie de 1989. Mani annonça discrètement sa retraite en 2021, préférant se consacrer à la pêche à la mouche, une activité qui lui offrait également « une bonne excuse pour aller au pub ».
Il avait sans doute fait assez. Son impact fut indéniable. Les Stone Roses ont influencé de nombreux groupes, notamment Oasis, qui s’inspira de leur attitude provocatrice. Le Britpop dans son ensemble a été marqué par une volonté de s’affranchir des contraintes commerciales du rock alternatif et de toucher un public plus large, comme l’avaient fait les Roses. Mais leur influence la plus immédiate fut un changement rythmique : après leur succès, de nombreux groupes indie cherchèrent à faire danser leur public. C’était là la raison d’être musicale de Mani : « C’est le rôle de la basse et de la batterie, n’est-ce pas ? » affirmait-il.
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