La tension monte en Asie de l’Est, alors que les positions divergent entre la Chine, le Japon et les États-Unis sur la question de Taïwan. Au-delà des enjeux sécuritaires, un conflit de valeurs émerge, opposant démocratie et autoritarisme, tandis que chaque pays justifie ses actions au nom de la défense de ses intérêts.
Alors que Pékin et Tokyo s’échangent des accusations concernant Taïwan, Washington et la Chine reprennent leurs discussions sur les droits de douane et les terres rares. Cette situation complexe révèle une carte géopolitique divisée, où les médias et le débat politique coréen se heurtent souvent à un dilemme : choisir son camp entre la Chine et le Japon. Pourtant, l’enjeu actuel ne se résume pas à un simple alignement, mais à la convergence de deux dynamiques distinctes.
La première est un affrontement de valeurs, qui place Taïwan au cœur d’une compétition entre un système constitutionnel démocratique et un régime autoritaire. La seconde est une lutte de pouvoir, où la Chine, le Japon et les États-Unis se perçoivent mutuellement comme des puissances militaristes et expansionnistes, justifiant leurs actions comme de la « légitime défense » et du « maintien du statu quo ». À Taïwan, le discours politique est clair : il ne s’agit pas de choisir entre deux superpuissances, mais de défendre un système démocratique face à un retour à l’autoritarisme. Les cyberattaques, la désinformation et les pressions économiques chinoises sont ainsi dénoncées comme des « attaques autoritaires contre la démocratie », positionnant Taïwan comme un rempart de la démocratie mondiale.
La Chine, quant à elle, utilise un langage axé sur la sécurité pour justifier ses revendications. Taïwan est présentée comme une question héritée de la Seconde Guerre mondiale, liée au démantèlement du colonialisme japonais et à l’achèvement de l’intégrité territoriale chinoise. Pékin affirme que « le retour de Taïwan est une tâche essentielle de l’ordre international d’après-guerre », omettant toutefois un fait crucial : la division actuelle de Taïwan est le résultat de la guerre civile chinoise, et non de l’influence japonaise. Après avoir échappé à la domination coloniale japonaise, le gouvernement du Kuomintang a brièvement dirigé la Chine continentale avant d’être renversé par le Parti communiste et de se réfugier à Taïwan. La République populaire de Chine n’a jamais exercé de souveraineté sur l’île.
La Chine insiste sur la Déclaration du Caire, la Déclaration de Potsdam et les décisions des puissances alliées, prétendant que la reconnaissance de sa souveraineté sur Taïwan est implicite, mais non encore réalisée. En occultant sa propre responsabilité dans la guerre civile et la division de l’île, Pékin accuse ses détracteurs de « révisionnisme historique ». Parallèlement, la Chine critique vivement le Japon, l’accusant de « renaissance du militarisme », en rappelant les souffrances infligées pendant la guerre sino-japonaise et en associant toute évolution militaire ou institutionnelle japonaise à un retour au passé. Or, c’est la Chine qui, actuellement, cherche le plus activement à étendre sa puissance militaire et à remodeler l’ordre maritime en Asie de l’Est.
Les actions de la Chine, telles que la neutralisation de la ligne médiane du détroit de Taïwan, les exercices militaires simulant un blocus de l’île et la transformation de récifs en bases militaires en mer de Chine méridionale, contredisent son discours d’« unification pacifique ». La critique du militarisme japonais sert ainsi d’instrument pour légitimer l’expansionnisme chinois.
La position du Japon est plus nuancée. Bien que se présentant comme un défenseur de la paix, avec une constitution pacifiste et un engagement envers un ordre international fondé sur des règles, le Japon a augmenté son budget de défense à 2 % de son PIB et s’est doté d’une « capacité de contre-attaque », lui permettant de frapper les bases ennemies, suite à la révision de sa stratégie de sécurité nationale en 2022. La stabilité dans le détroit de Taïwan est désormais considérée comme cruciale pour la sécurité du Japon, et le Premier ministre Sanae Takaichi a déclaré que toute attaque ou tout blocus de Taïwan pourrait être perçu comme une menace existentielle pour le Japon.
Le Japon se positionne donc sur l’axe des valeurs en faveur de la démocratie libérale, mais sur l’axe de l’action, il étend son rôle militaire et repousse les limites entre le maintien du statu quo et l’expansion. Cette posture renforce la pression sur les États-Unis, qui cherchent à « gérer » la Chine comme un concurrent à long terme tout en limitant les coûts économiques. Les accords et les mesures de report concernant les droits de douane, les terres rares et le contrôle des technologies clés témoignent de cette stratégie de diversification des risques.
Les États-Unis, quant à eux, présentent Taïwan comme un symbole de la démocratie, des droits de l’homme et de la liberté économique, au même titre que l’Ukraine et Israël. Ils utilisent un langage fort pour dénoncer l’autoritarisme, mais privilégient une approche pragmatique, cherchant à déléguer une partie du fardeau de la confrontation à leurs alliés, notamment le Japon, tout en préservant leurs propres intérêts économiques.
Dans ce contexte, quelle place pour la Corée du Sud ? La société coréenne a tendance à s’enfermer dans des dichotomies simplistes : « pro-américain ou anti-américain, pro-chinois ou anti-chinois, pro-japonais ou anti-japonais ». Il est crucial de développer une pensée plus nuancée, en distinguant les principes de valeurs, les stratégies et les tactiques. La Corée du Sud doit défendre des principes fondamentaux tels que la démocratie, les droits de l’homme et la paix, tout en étant capable de critiquer à la fois l’autoritarisme chinois et les dérives potentielles du Japon. L’alliance avec les États-Unis, les relations économiques avec la Chine et la coopération avec le Japon doivent être envisagées comme des tests distincts, en fonction de ces principes.
La Corée du Sud doit clairement affirmer que toute modification du statu quo par la force dans le détroit de Taïwan est inacceptable, tout en évitant de se laisser entraîner dans une rhétorique belliciste. Elle doit exprimer sa sympathie pour la démocratie taïwanaise, mais sans s’engager dans une nouvelle guerre froide. Ce dont la Corée du Sud a besoin, c’est d’une interprétation indépendante du conflit, en séparant l’axe des valeurs de l’axe de la sécurité, et en analysant les évolutions de chaque pays sur ces deux plans. Une diplomatie et des médias coréens capables de penser différemment, au-delà des clivages idéologiques, sont essentielles pour faire face aux défis de l’Asie du Nord-Est.
À lire aussi
