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Soeharto vis-à-vis Duterte: two opposite tales

by Nicolas Lefèvre

Publié le 16 décembre 2025 à 10h30. L’Indonésie honore son ancien président autoritaire Soeharto en le déclarant héros national, une décision qui contraste fortement avec l’ouverture d’une enquête de la Cour pénale internationale contre son homologue philippin Rodrigo Duterte pour crimes contre l’humanité.

  • L’Indonésie a élevé Soeharto au rang de héros national, un geste controversé compte tenu de son bilan autoritaire.
  • Aux Philippines, Rodrigo Duterte est susceptible d’être jugé à La Haye pour les violations des droits de l’homme commises durant sa « guerre contre la drogue ».
  • Ce contraste souligne les divergences dans la manière dont les nations d’Asie du Sud-Est gèrent l’héritage de leurs anciens dirigeants forts.

Dans l’histoire politique de l’Asie du Sud-Est, Soeharto et Rodrigo Duterte incarnent deux figures fortes dont les règnes ont été marqués par la répression et la promesse d’un ordre strict. Tous deux ont affirmé vouloir sauver leur pays du chaos, et ont utilisé des méthodes brutales pour atteindre cet objectif. Pourtant, en 2025, leurs héritages suivent des chemins radicalement opposés.

Sous la présidence de Prabowo Subianto, l’Indonésie a décidé de consacrer Soeharto au panthéon national. Cette décision, annoncée le 10 novembre 2025 par The Jakarta Post, est perçue comme une réconciliation nationale par certains, mais est largement considérée comme une révisionnisme historique par d’autres. Le bilan de Soeharto, au pouvoir pendant plus de trois décennies, est entaché de violations des droits de l’homme, notamment les massacres de 1965-1966, qui ont fait des centaines de milliers de victimes, ainsi que la surveillance, la censure et la répression militaire.

La cérémonie en l’honneur de Soeharto, présidée par Prabowo lors de la Journée des Héros, a vu l’ancien président être associé à d’autres figures nationales, dont Abdurrahman Wahid (Gus Dur), un défenseur de la démocratie, et Marsinah, une militante syndicale assassinée sous le régime de l’Ordre Nouveau. Cette juxtaposition, présentée comme un geste d’équilibre, est interprétée par beaucoup comme une tentative de légitimer le passé autoritaire de Soeharto. Pour Prabowo, qui fut gendre de Soeharto, cette réhabilitation est une manière de s’approprier l’héritage de l’appareil militaire qui a maintenu l’ordre pendant des décennies.

Dans ses mémoires, publiées en 1989, Soeharto n’a pas renié son implication dans l’opération « Petrus » (Penembakan Misterius, ou « fusillades mystérieuses »), une série d’exécutions extrajudiciaires de personnes soupçonnées d’être des criminels au début des années 1980. Il justifiait ces actions par la nécessité de semer la peur et de rétablir l’ordre. Suharto : mes pensées, mes paroles et mes actions, disponible sur le site de l’Agence nationale d’archives de la République d’Indonésie, témoigne de sa vision autoritaire et de sa justification de la violence étatique. Des enquêtes ultérieures ont révélé que « Petrus » était une campagne de terreur organisée par l’État, confirmant les accusations de violations des droits de l’homme.

À l’inverse, aux Philippines, l’ancien président Rodrigo Duterte est confronté à des accusations de crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale (CPI). Le 8 décembre 2025, The Manila Times rapportait que le président Ferdinand « Bong Bong » Marcos Jr. avait autorisé la CPI à enquêter sur les exécutions extrajudiciaires liées à sa « guerre contre la drogue », qui a fait plus de 20 000 morts. Duterte a été arrêté en mars 2025 sur mandat de la CPI, après que les Philippines ont rétabli leur coopération avec La Haye. Contrairement à Soeharto, qui a régné à une époque où la violence d’État pouvait être dissimulée, Duterte a gouverné à l’ère des smartphones, où les atrocités étaient diffusées en direct sur les réseaux sociaux.

La décision de Marcos Jr. de coopérer avec la CPI est le résultat d’une rupture politique au sein de l’alliance présidentielle Marcos-Duterte. Cette volte-face a mis fin au bouclier politique dont bénéficiait Duterte. Bien que la justice puisse être instrumentalisée dans ce contexte, elle offre un contraste saisissant avec la situation en Indonésie, où l’État semble vouloir sanctifier ses anciens bourreaux.

Ce contraste a des implications profondes pour les jeunes Indonésiens. La canonisation de Soeharto risque de valider le mythe de l’autoritarisme bienveillant et d’enseigner à une génération qui n’a pas connu cette époque que la discipline et le développement justifient la peur et que la responsabilité est facultative. L’Asie du Sud-Est a longtemps été une région à l’aise avec les hommes forts, mais les Philippines et l’Indonésie divergent quant à la manière dont elles gèrent l’héritage de ces dirigeants. L’un pratique un exorcisme prudent, l’autre une canonisation délibérée. À Jakarta, le portrait de Soeharto est exposé dans la Salle des Héros. À La Haye, la photo de Duterte se trouve dans les archives de la CPI. Ces deux images illustrent le paradoxe d’une région qui lutte pour vivre avec ses dictateurs, mais qui semble incapable de vivre sans eux.

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