Home AffairesL’anatomie des ruines évitables : comment les inondations de Hat Yai se sont produites lorsque la pluie ne tombait pas

L’anatomie des ruines évitables : comment les inondations de Hat Yai se sont produites lorsque la pluie ne tombait pas

by Amélie Bernard

La catastrophe qui a frappé Hat Yai n’est pas seulement le résultat de pluies exceptionnelles, mais surtout d’une gestion des risques défaillante et d’un manque de préparation chronique. L’ampleur des dégâts, estimés à au moins 20 milliards de bahts (environ 550 millions d’euros), révèle un échec systémique qui aurait pu être évité.

Si les précipitations record qui ont touché le sud de la Thaïlande, notamment la province de Songkhla, sont indéniablement à l’origine des inondations – un phénomène météorologique lié aux « pluies calmes » et potentiellement exacerbé par les rivières atmosphériques dues au changement climatique – elles ne constituent qu’une partie de l’équation. La capacité de drainage de la région s’est avérée largement insuffisante.

Depuis plus de dix ans, les autorités ont misé sur des « infrastructures grises », comme les canaux R1 (1 200 m³/s) et U-Ta-Pao (400 m³/s), pour protéger la ville. Or, cette approche a négligé l’importance des systèmes de drainage naturels, dont la capacité a été progressivement réduite par une urbanisation incontrôlée, la construction de nouvelles routes et divers projets immobiliers. On ne dispose pas de données précises sur l’étendue de cette perte de capacité naturelle.

Le résultat est un déséquilibre hydrologique flagrant : trop d’eau, pas assez d’évacuation. Mais ce déséquilibre n’explique pas à lui seul la transformation d’une crise en catastrophe. L’aggravation de la situation est directement imputable à une gestion inefficace et à la perte de temps précieux.

Un avertissement spécifique, émis seulement 12 heures avant le pic des inondations, aurait pu considérablement limiter les dégâts et sauver des vies. Ce délai crucial a été perdu en raison de dysfonctionnements majeurs dans le système d’alerte. Dès le 17 octobre, le Département de météorologie avait signalé la menace d’un événement extrême, mais ces informations sont restées cloisonnées au sein de l’administration. Un rapport d’un citoyen, diffusé sur Facebook et s’avérant particulièrement précis, a même été censuré par le gouvernement sous prétexte de « fausses nouvelles », détruisant ainsi la confiance du public envers les sources officielles.

Lorsque la menace est devenue imminente, l’échec a pris une dimension politique. Les dirigeants locaux, notamment le maire, ont refusé d’admettre la gravité de la situation, craignant une perte de crédibilité. Le maire a justifié son inaction en affirmant qu’il ne pouvait pas déclencher l’alerte rouge sans l’approbation du gouverneur provincial et d’un comité mixte. Cependant, cette justification est erronée : le pouvoir de déclarer une crise relève de la compétence du bureau du maire, conformément à la pratique établie.

Même lorsque la paralysie politique a été momentanément surmontée, la communication s’est avérée inefficace. L’alerte SMS envoyée à 4 heures du matin le 23 octobre, prévenant d’une montée des eaux jusqu’à 1,5 mètre d’ici 18 heures et invitant les habitants des zones basses à se réfugier en hauteur, était ambiguë et manquait de contexte. Les habitants ne savaient pas à partir de quelle référence mesurer les 1,5 mètre (niveau de la mer, du sol, du canal ?), ni où se trouvaient les zones surélevées. De plus, le message est parvenu trop tard : les routes étaient déjà impraticables à 8 heures du matin, les canaux débordaient à 11 heures et l’eau avait atteint deux mètres à 17 heures.

L’absence d’investissement dans la sensibilisation communautaire a empêché la population d’interpréter correctement le message. Il est impossible d’éduquer une population sur la manière de survivre à une catastrophe pendant que celle-ci se déroule : ce travail doit être effectué des années à l’avance.

Une fois les eaux montées et 400 000 habitants piégés, le manque de préparation s’est révélé fatal. L’organisation des secours a été chaotique, en raison d’un manque de commandement, de contrôle et de capacités (C3). Il manquait une politique claire, des objectifs définis, une répartition des rôles et des responsabilités, des plans opérationnels et une conscience situationnelle précise. Les équipes de secours manquaient de formation et d’équipement, et les besoins en ressources n’ont jamais été évalués correctement.

La Thaïlande a une approche biaisée de la gestion des catastrophes, privilégiant les phases d’urgence et de reconstruction (distribution de l’aide, nettoyage) au détriment de la prévention et de la préparation (la « période normale »). On investit massivement dans les infrastructures physiques, mais on néglige l’investissement dans les « infrastructures douces » : la sensibilisation, la formation, la planification et la coordination.

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