Home MondeRepenser l’« Internationale illibérale » : pouvoir, fragmentation et institutions

Repenser l’« Internationale illibérale » : pouvoir, fragmentation et institutions

by Clara Dubois

L’essor d’une coopération transnationale entre régimes autoritaires suscite l’inquiétude quant à l’avenir de l’ordre international libéral, mais une analyse plus approfondie révèle un tableau plus nuancé : moins un nouvel ordre en formation que des alliances pragmatiques et ponctuelles exploitant les faiblesses du système actuel.

Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, l’institutionnalisme libéral a dominé la pensée sur les relations internationales. L’idée maîtresse était que les organisations internationales, la coopération économique et le respect des règles pouvaient réduire les conflits, encourager la coopération à long terme et diffuser les valeurs libérales. Les États étaient censés s’intégrer dans un réseau dense d’institutions, optimiser leurs intérêts et converger progressivement vers des normes de gouvernance libérales.

Cette vision a semblé se confirmer avec la prolifération des organisations multilatérales et l’intégration économique croissante. Les régimes autoritaires étaient alors perçus comme des acteurs contraints ou transitoires, susceptibles d’être influencés par les normes systémiques. Cependant, cette confiance est aujourd’hui remise en question par l’érosion démocratique, la persistance des régimes autoritaires et l’affirmation des États antilibéraux.

Des chercheurs comme Nic Cheeseman, Matías Bianchi et Jennifer Cyr ont mis en évidence l’émergence d’une « internationale antilibérale », une coopération transnationale entre régimes autoritaires qui remodèle l’ordre mondial de l’intérieur. Ils soulignent que la principale menace pour l’ordre libéral n’est plus l’action d’une seule puissance, mais l’accumulation de pratiques antilibérales. « La diversité croissante des coopérations autoritaires transnationales signifie que la principale menace pour l’ordre international libéral aujourd’hui n’est pas la conduite d’un pouvoir unique, mais l’action combinée de pratiques antilibérales agrégées », affirment-ils (Cheeseman, Bianchi & Cyr, 2025).

Néanmoins, certains experts estiment que qualifier ces interactions d’« internationale » risque d’exagérer leur cohérence et leur nouveauté. Ces coopérations autoritaires apparaissent souvent comme des alignements pragmatiques et à court terme, motivés par des intérêts spécifiques et des relations de pouvoir asymétriques, plutôt que comme une alternative structurée à l’ordre libéral.

L’institutionnalisme libéral repose sur l’idée que les institutions réduisent l’incertitude, les coûts de transaction et encouragent la coopération grâce à la transparence et à la prévisibilité. Elles sont également censées favoriser l’intégration de normes communes. L’interdépendance économique était considérée comme un facteur de modération politique. Cependant, la coordination autoritaire contemporaine ne signifie pas nécessairement l’effondrement de cette théorie. L’institutionnalisme libéral n’a jamais prétendu que les institutions engendreraient automatiquement une convergence normative, ni qu’elles élimineraient la politique de puissance.

Il existe bel et bien une coopération transnationale entre régimes autoritaires : partage de technologies de surveillance, échanges de stratégies de contrôle de la dissidence, soutien diplomatique mutuel et partenariats économiques sans conditionnalité politique. Ces pratiques renforcent la résilience des régimes et les rendent moins vulnérables aux pressions extérieures. Cependant, ces interactions manquent souvent de l’institutionnalisation et de la solidarité normative qui caractériseraient une véritable « internationale ».

La plupart des coopérations antilibérales restent ponctuelles et transactionnelles, souvent bilatérales plutôt que multilatérales, épisodiques plutôt qu’institutionnelles et pragmatiques plutôt qu’idéologiques. Les régimes coopèrent lorsqu’ils y trouvent un intérêt, mais ils se font également concurrence et se méfient les uns des autres.

Ce qui peut apparaître comme un modèle cohérent est en réalité un ensemble disparate de stratégies. Cette distinction est cruciale. Surestimer la cohérence de ces alliances risque de masquer les asymétries de pouvoir et les calculs spécifiques à chaque régime. Contrairement aux ordres internationaux occidentaux historiques, l’« internationale antilibérale » ne dispose pas d’une architecture institutionnelle commune, d’un programme normatif clairement défini ni de mécanismes d’application des engagements collectifs.

La coopération autoritaire n’est pas nouvelle. Pendant la Guerre froide, les régimes non libéraux ont déjà mené une coopération diplomatique, militaire et idéologique élaborée. Ce qui distingue l’époque actuelle est l’importance accrue de cette coopération, facilitée par la technologie et opérant dans un monde globalisé et institutionnalisé. Les institutions internationales sont devenues des arènes de contestation normative, où s’affrontent des conceptions rivales de la souveraineté, de la démocratie et des droits de l’homme.

Les acteurs antilibéraux cherchent à réinventer les règles du jeu en termes de non-ingérence et de souveraineté procédurale. Mais cette contestation ne se traduit pas nécessairement par une capture institutionnelle ou l’émergence d’un ordre rival. Elle témoigne plutôt du caractère intrinsèquement politique des institutions.

Les institutions ne sont pas des espaces neutres. Elles sont influencées par les dynamiques de négociation, l’évolution des coalitions et l’engagement normatif inégal. La contestation des normes libérales par les acteurs antilibéraux n’est pas une preuve d’échec institutionnel, mais plutôt de l’efficacité de la politique institutionnelle. Le véritable problème réside dans l’incohérence des acteurs libéraux, qui appliquent sélectivement les normes ou privilégient leurs intérêts stratégiques à court terme.

Présenter les tendances actuelles comme un mouvement vers un ordre international antilibéral risque de détourner l’attention du rôle des démocraties libérales dans l’érosion des fondements normatifs de l’ordre international. Leur approche sélective et instrumentale des institutions a miné leur crédibilité, créant un environnement propice à la prolifération de nouvelles interprétations de la souveraineté.

En réalité, l’essor de la coopération autoritaire devrait conduire à une réévaluation, et non à une réfutation, de l’institutionnalisme libéral. Les institutions restent importantes, la coopération reste puissante et les règles façonnent les comportements. Il faut réévaluer la conviction que la participation institutionnelle seule suffit à maintenir les normes libérales en l’absence d’une volonté politique soutenue. La convergence normative est le fruit du pouvoir, de la persuasion et de l’engagement, qui varient selon les contextes.

Il est donc nécessaire de réintégrer le pouvoir dans l’analyse institutionnelle – le pouvoir matériel, mais aussi le pouvoir discursif et normatif. Les régimes autoritaires exploitent les ambiguïtés, mobilisent les règles procédurales et créent des coalitions. Mais leur capacité à le faire dépend des actions des autres. Les résultats institutionnels dépendent toujours largement de la politique. L’ordre international moderne n’est pas supplanté par un substitut antilibéral cohérent, mais traverse une période de contestation accrue, marquée par la fragmentation, la coopération sélective et l’ambiguïté normative.

Les ordres internationaux ne s’effondrent pas brutalement. Ils s’ébranlent lentement, par des compromis qui se normalisent et par l’abandon des engagements communs. Ce processus dépendra des actions des acteurs antilibéraux, mais aussi de la dynamique entre contestation et accommodement au sein des institutions actuelles. Confondre un symptôme avec une structure reviendrait à négliger les contraintes de la pratique politique libérale. Les institutions peuvent faciliter la coopération et ouvrir le débat, mais elles ne peuvent remplacer l’engagement normatif. Cette perspective permet une évaluation plus nuancée et plus précise des défis de la gouvernance mondiale à l’ère de la coopération autoritaire, visible mais peu unificatrice.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.