Publié le 30 décembre 2025 14h38:00. Des modifications imperceptibles de la moelle osseuse, bien antérieures à l’apparition des cancers du sang, pourraient être le signe d’une inflammation chronique favorisant le développement de la maladie. Une nouvelle étude révèle que cet environnement médullaire altéré peut préparer le terrain pour la leucémie des années avant le diagnostic.
- L’inflammation chronique remodèle silencieusement la moelle osseuse, créant un environnement propice au développement de la leucémie.
- Des circuits inflammatoires autonomes apparaissent dans la moelle osseuse avant même l’apparition des cancers du sang.
- Les personnes âgées, en particulier celles de plus de 60 ans, présentent un risque accru de développer ces modifications, avec une probabilité dix fois plus élevée de développer un cancer du sang.
Des chercheurs du Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL), du Centre médical universitaire de Mayence et du Département de biomédecine de Bâle ont mis en évidence un processus insidieux : l’inflammation chronique peut profondément modifier le microenvironnement de la moelle osseuse, perturbant la production normale des cellules sanguines. Cette altération, souvent asymptomatique, peut créer les conditions idéales pour le développement ultérieur de maladies hématologiques.
La moelle osseuse produit en permanence des millions de cellules sanguines et immunitaires, un processus qui repose sur une coordination précise entre les cellules souches hématopoïétiques et les cellules stromales qui les soutiennent, ainsi que sur des signaux immunitaires régulant leur équilibre. Avec l’âge, cette coordination devient plus fragile. Une inflammation persistante, le vieillissement naturel ou des mutations génétiques peuvent perturber cette communication, ralentissant le renouvellement cellulaire et permettant aux cellules souches mutées de proliférer.
Ce processus conduit à une condition appelée hématopoïèse clonale à potentiel indéterminé (CHIP), présente chez environ 10 à 20 % des personnes de plus de 60 ans et près de 30 % de celles de plus de 80 ans. Bien que le CHIP ne se manifeste pas par des symptômes évidents, il multiplie par dix le risque de développer un cancer du sang et double le risque de maladies cardiovasculaires et de décès prématurés.
Une affection connexe, le syndrome myélodysplasique (SMD), se caractérise par une production défectueuse de cellules sanguines et une insuffisance médullaire progressive. Environ 30 % des cas de SMD évoluent vers une leucémie myéloïde aiguë.
Pour comprendre les mécanismes qui permettent aux cellules souches mutées de prendre le dessus, une équipe de recherche internationale a analysé des échantillons de moelle osseuse provenant de donneurs sains, de personnes atteintes de CHIP et de patients atteints de SMD, dans le cadre de la cohorte BoHemE. Les chercheurs ont combiné différentes techniques d’analyse, notamment le séquençage d’ARN unicellulaire, l’imagerie de biopsies, l’analyse de protéines et des expériences de co-culture cellulaire en laboratoire, afin d’obtenir une vue d’ensemble détaillée du microenvironnement médullaire.
Leurs résultats ont révélé que, dès les premiers stades, les cellules stromales mésenchymateuses normales, qui soutiennent le fonctionnement des cellules souches, sont progressivement remplacées par des cellules stromales inflammatoires. Ces dernières deviennent dominantes et entretiennent un cercle vicieux d’inflammation, libérant de grandes quantités de cytokines et de chimiokines induites par l’interféron, attirant et activant les lymphocytes T sensibles à l’interféron. Ces lymphocytes T amplifient à leur tour l’inflammation, affectant la formation normale du sang et modifiant les vaisseaux de la moelle osseuse.
De manière surprenante, l’étude a montré que les cellules souches hématopoïétiques mutées ne sont pas à l’origine de l’inflammation. C’est l’environnement médullaire qui se modifie en premier, créant un terrain favorable à leur prolifération.
Grâce à un outil informatique appelé SpliceUp, les chercheurs ont pu distinguer les cellules mutées des cellules non mutées en fonction de leurs anomalies dans le traitement de l’ARN. Dans le SMD, le réseau inflammatoire du microenvironnement de la moelle osseuse prend progressivement le pas sur les mécanismes normaux de renouvellement et de production des cellules sanguines.
De plus, les cellules souches MDS ne parviennent pas à stimuler la production de CXCL12, un signal essentiel au maintien des cellules sanguines dans la moelle osseuse, ce qui pourrait expliquer la détérioration de sa fonction.
Les auteurs de l’étude concluent que l’inflammation joue un rôle central dans les premiers stades des maladies du sang et que le microenvironnement de la moelle osseuse représente une cible thérapeutique prometteuse. Des approches visant à réduire l’inflammation ou à contrôler la signalisation de l’interféron pourraient aider à préserver la fonction de la moelle osseuse chez les personnes âgées atteintes de CHIP. Des stratégies combinant des thérapies ciblées avec des interventions sur le microenvironnement pourraient également ralentir ou empêcher la progression vers le SMD ou la leucémie myéloïde aiguë.
Cette étude apporte également des éléments de preuve en faveur de l’existence d’une inflammation chronique de bas grade, associée au vieillissement, qui pourrait être impliquée dans de nombreuses affections qui apparaissent plus fréquemment avec l’âge. Les résultats suggèrent que la moelle osseuse n’est pas seulement un organe producteur de sang, mais qu’elle joue également un rôle actif dans les processus inflammatoires systémiques.
Cette recherche, menée en collaboration avec des spécialistes d’Allemagne et de Suède, a été publiée dans la revue Communications Naturales.
Photo de l’article : EMBL, 2025